La sécurisation des infrastructures hydrauliques : un sujet stratégique pour les pays du Golfe et l’Égypte

Briman Strategic Water Reservoirs, Saudi Arabia

Briman Strategic Water Reservoirs, Saudi Arabia

 

L’augmentation des capacités de dessalement, l’extension des conduites d’adduction pour acheminer l’eau ainsi dessalée, la construction de sites stratégiques de stockage, ainsi que la protection de ces infrastructures critiques contre tout acte malveillant, sont devenus des sujets prioritaires de sécurité nationale pour les pays du CCG. En raison de la menace perçue liée au remplissage par l’Éthiopie du barrage Renaissance, il est attendu que l’Égypte suive la même stratégie que ses proches voisins a n de protéger et de sécuriser des ressources en eau qui lui font cruellement défaut.


L’alimentation en eau des pays du Golfe a pour caractéristique de mobiliser des infrastructures exceptionnelles de par leur taille et leur caractère essentiel. Stations de dessalement, conduites maîtresse d’adduction, ainsi que stockages stratégiques, ont été progressivement élevés au rang de points d’importance vitale par les Etats du Golfe. Tout est mis en œuvre pour veiller à la sécurité de ces ouvrages stratégiques contre toute action malveillante ou accident technique susceptible d’avoir de lourdes conséquences sur la desserte en eau des populations et de clients sensibles comme le sont certains sites gaziers et pétroliers ayant besoin d’eau pour leur process industriel.

L’importance stratégique des stations de dessalement dans les pays du Golfe

Les stations de dessalement contribuent à la sécurité d’approvisionnement en eau de tous les États du Golfe. C’est dans cette région que se trouvent en e et 60 % des capacités installées dans le monde. À lui seul, le Royaume d’Arabie Saoudite assure environ la moitié de la production mondiale. C’est à la Saline Water Conversion Corporation (SWCC), agence publique saoudienne, que revient la responsabilité de cette production essentielle, représentant dorénavant les deux-tiers de la capacité nationale de production d’eau potable.

La part du dessalement dans le mix d’approvisionnement en eau de l’Arabie est cependant encore amenée à croître dans les années à venir en raison de la raréfaction des eaux souterraines et des projets de développement annoncés par la SWCC, qui prévoit de porter les 5.1 millions m3/j actuels d’eau dessalée produite à 7.3 million m3/jour en 2020.

Ce qui est ici particulièrement remarquable est l’essor qu’ont connu ces infrastructures, qui ne représentaient que 3.3 million m3 produits par jour en 2011, à travers 27 installations. Ce qui l’est plus encore, ce sont les annonces faites par le Prince héritier Mohammed Bin Salman, en début d’année 2018, signant la volonté du Royaume de construire neuf nouvelles stations d’ici 2020. Celles-ci seront situées sur la mer Rouge à proximité de Jeddah pour supporter le développement du Grand Ouest saoudien, mais également loin de la Mer d’Arabie, qui concentre actuellement la majeure partie des capacités saoudiennes de production d’eau dessalée.

Cette mer quasi-fermée, également appelée Golfe persique, représente en e et une vraie vulnérabilité du point de vue de la continuité d’approvisionnement en eau pour le Royaume ; dans le contexte des tensions régionales qui s’y expriment par exemple entre l’Arabie Saoudite et son voisin sunnite du Qatar, mais surtout entre le Royaume saoudien et l’Iran chiite voisin.

Depuis la première guerre du Golfe, l’Arabie Saoudite est en très consciente des potentiels points de faiblesse que lui procure le dessalement.

Comme son voisin du Bahrein, le Royaume avait à l’époque envisagé de fermer certaines de ses stations de dessalement comme Ras Al-Khafji, Al-Jubail et Al-Khobar devant la propagation d’une marée noire délibérément provoquée par les forces irakiennes. Le 20 janvier 1991, cinq tankers avaient déchargé près de 3 millions de barils de pétrole brut dans le port koweïtien de Mina Al-Ahmadi. Dans le même temps, une conduite sous-marine avait été sabotée et avait déversé son contenu en mer, à quelques kilomètres seulement des côtes du Koweït.

La vulnérabilité des infrastructures en eau saoudiennes s’est également accrue en raison des progrès de la cybermenace. Depuis une dizaine d’années, un certain nombre de risques sur les systèmes d’informatique industrielle se sont en e et avérés bien réels. Ainsi, début août 2012, la société saoudienne Aramco fût victime d’une attaque informatique de grande ampleur, rendant indisponibles 30 000 postes de travail. Le logiciel malveillant utilisé, Shamoon, avait été conçu pour effacer des données, jusqu’au Master Boot Record (MBR), interdisant le démarrage des machines concernées. À la n du mois d’août 2012, le même virus atteignait également RasGas, opérateur du Qatar, deuxième plus important producteur de gaz naturel liquéfié au monde.

Ces attaques faisaient écho à la découverte en juillet 2010 du virus Stuxnet, spécialement conçu pour infecter des systèmes SCADA (Supervisory Control And Data Acquisition) régissant des réseaux d’informatique industrielle iraniens. Stuxnet exploitait une faille de Windows et se propageait via des clefs USB préalablement contaminées (par internet, ou sciemment), dès lors qu’elles étaient connectées au PC, même si celui-ci était pourtant à jour en termes d’anti-virus et de correctifs de sécurité. Ainsi donc, la protection des SI industriels des stations de dessalement est devenue pour les Etats du Golfe un sujet impérieux auquel travaillent leurs agences nationales en charge de la cybersécurité.

Diversifier les sources d’approvisionnement d’eau dessalée et en augmenter les capacités, protéger l’informatique industrielle régissant leurs systèmes de commande et de contrôle, font ainsi désormais partie des priorités de sécurité nationale, comme le sont la constitution de réservoirs tampons et l’extension des water transmission lines, ces grandes artères fémorales qui desservent en eau le Royaume d’Arabie Saoudite, ainsi que d’autres États du Conseil de Coopération du Golfe comme la Jordanie.

Adductions et réservoirs stratégiques dans les pays membres du Conseil de Coopération du Golfe (CCG)

Pour alimenter en eau les 8 millions d’habitants prévus en 2020, Riyadh, située en plein désert et à 900 mètres d’altitude, n’a eu d’autres choix que de tripler les conduites d’alimentation qui permettent de la desservir en eau dessalée venant de la côte Est de l’Arabie. La dernière en date vise ainsi à plus que doubler la capacité d’alimentation en eau vers la capitale saoudienne, via une conduite à même de transporter 950 000 m3/jour, et ce sur une distance de 460 km. Par ces trois conduites, l’alimentation en eau dessalée sera portée à 2,4 millions m3/jour.

En Jordanie, 50 % de l’alimentation en eau d’Amman et 25 % de celle du pays dépendent déjà de la conduite amenant l’eau souterraine pompée dans la nappe de Disi à la frontière avec l’Arabie Saoudite. Extraite à plus de 600 mètres de profondeur, cette eau est amenée sur 325 kms vers la capitale saoudienne à grand renfort d’énergie, qui est estimée à 2,8 Kwh par m3 transporté. Ce sont 100 millions de m3/an qui sont ainsi devenus stratégiques pour l’alimentation en eau de la capitale jordanienne, où ont été recensés 1,1 million d’habitants en 2017, dont 25 % sont des réfugiés issus de pays frontaliers de la Jordanie, et de Syrie en particulier.

Pour le Royaume d’Arabie Saoudite comme pour le Royaume de Jordanie et les autres membres du Conseil de Coopération du Golfe, il est impératif de protéger ces infrastructures critiques, contre le sabotage physique et la multiplicité des scénarios de cybermenaces pouvant porter atteinte aux systèmes d’informatique industrielle de ces installations.

Au-delà des mesures d’anticipation et de réponse en matière de protections physique et logique des ouvrages hydrauliques des pays du Golfe, il est également prioritaire pour bon nombre d’entre eux de développer des capacités de stockage stratégique.

Dans ce domaine, une course au gigantisme a été lancée. L’actuel record mondial, inscrit au Guiness book, est détenu par l’Arabie avec les Briman Strategic Reservoirs, ouvrages situés dans la Province de Djeddah, faisant 120 mètres de diamètre pour 18 mètres de haut. Ils ont une contenance inégalée à ce jour avec un peu plus de 2 millions m3 d’eau dessalée stockée.

Mais ce record devrait prochainement tomber avec le programme de méga réservoirs lancé par l’État du Qatar. Ce sont 10 millions de m3 d’eau douce qui sont en e et prévus pour être emprisonnés, à travers un ensemble de 24 constructions hors norme destinées à sécuriser l’alimentation en eau de l’Émirat qui dépend à 99 % du dessalement et qui est donc vulnérable au moindre problème de production accidentel ou intentionnel rencontré.

L’innovation pour raison impérieuse de sécurité nationale est également au cœur de la stratégie des Émirats Arabes Unis. Il en est ainsi des programmes de recharge artificielle de nappes du LIWA-Strategic Water Storage and Recovery Project (SWSR). Les Émiratis entendent ici profiter de la géologie de leur sous-sol pour y injecter et garder prisonnière une quantité d’eau estimée 23 millions de m3. Elle servira à répondre à des situations d’urgence en cas d’interruption des stations de dessalement, afin d’être en mesure de fournir à une ville comme Abu Dhabi une alimentation de secours de 181 800 m3/j, et ce pendant trois mois.

Le Qatar suit la même logique en souhaitant réinjecter de l’eau douce dans ses nappes. Doha a étudié la possibilité de recharger artificiellement son aquifère Nord à partir d’eau dessalée. En 2012, Kahramaa, la société nationale des eaux et de l’électricité, et le Qatar National Food Security Program ont ainsi conjointement lancé une investigation dans ce sens portant sur quatre sites, de façon à stocker 136 millions de m3 destinés à être utilisés uniquement en cas d’urgence.

L’autre solution choisie par l’État du Qatar a été d’augmenter, pour des raisons de défense et de sécurité nationale comme l’Arabie Saoudite avant lui, son offre en eau alternative via le dessalement, avec la construction d’une troisième station lui permettant d’augmenter de 25 % son offre en eau d’ici 2019.

Tous ces programmes font aujourd’hui des émules en dehors du périmètre stricto sensu des Etats du Golfe, comme le montre le cas de l’Égypte, en cela largement influencée par les Émirats Arabes Unis, devenu premier investisseur étranger en Égypte.

Le dessalement : une solution hydro sécuritaire pour l’Égypte

Le recours au dessalement semble dorénavant inscrit dans la stratégie de défense et de sécurité nationale voulue par le Président Abdel Fattah al-Sissi. Hérodote disait que « l’Égypte est un don du Nil », ce qui est particulièrement vrai en ce début de xxie siècle puisque « le fleuve » (El Bahr comme il est appelé en langue arabe) fournit, depuis les accords de 1959, 55 000 millions de m3 par an sur les 58 300 millions de m3 (soit 94 %) que comptent les ressources en eau annuelles renouvelables disponibles de ce pays.

Or cet apport historique est en passe d’être potentiellement altéré par la mise en eau prochaine du barrage de la Renaissance, si les études d’impact technique et environnemental viennent confirmer les craintes égyptiennes. Situé en Éthiopie, le barrage Renaissance a vocation à devenir la plus grande réserve d’eau douce d’Afrique avec 63 milliards de m3, et la plus imposante puissance hydroélectrique du Continent avec 6000 MW ; ce qui en fera également la 13 ou 14ème au monde.

Il permettra en particulier de fournir à l’Éthiopie l’énergie qui lui manque pour soutenir une croissance économique annuelle à deux chiffres ; le pays étant devenu un « Tigre africain » partenaire stratégique de la Chine. Il va également lui autoriser à relever un dé démographique de taille, avec 118 millions d’habitants attendus à horizon 2030. Il affirmera enfin la puissance politique et l’ambition diplomatique que feu le Premier ministre Meles Zenawi avait voulu donner à son pays en posant la première pierre de l’ouvrage, le 2 avril 2011, alors que les rues du Caire étaient en pleine ébullition deux mois après avoir demandé le départ d’Hosni Moubarak.

Nouvellement réélu, le Président Sissi va dans les faits devoir répondre « aux éventualités qui se pressent » comme le disait le Général de Gaulle à propos de l’homme de caractère. Ces éventualités rendent toujours possible l’usage de la force, notamment aérienne, comme le Général Sissi a dû être amené à le planifier lorsqu’il était ministre de la Défense.

Elles rendent également pertinente et souhaitable une nouvelle action diplomatique égyptienne comme celle qui a conduit à signer, le 23 mars 2015, un accord qualifié d’historique, venant provisoirement clore un chapitre de 20 ans de tensions entre l’Égypte et le Soudan d’une part, et l’Éthiopie d’autre part. Ce fut en effet une formidable image, impensable un mois plus tôt, que de voir main dans la main le président soudanais Omar Al-Bashir, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi et le Premier ministre éthiopien Hailemariam Desalegn, à l’issue d’une cérémonie de signature sur l’avenir du Nil se déroulant à Karthoum.

Mais, l’un des scénarios les plus crédibles est la réponse du Président Sissi à un besoin impérieux de mobilisation de ressources en eau supplémentaires destinées à atténuer la dépendance stratégique de l’Égypte vis-à-vis du Nil. Par ailleurs, l’Égypte doit elle-même répondre à un challenge démographique hors norme avec 120 millions d’habitants attendus à horizon 2030, un taux de fécondité de 3,16 enfants par femme, avec 49 % des Égyptiens qui ont moins de 25 ans en 2018. Son agriculture est également toujours autant consommatrice d’eau avec 85,9 % des prélèvements en eau douce du pays.

C’est la raison pour laquelle l’accès au dessalement semble devoir dorénavant se faire à marche forcée si on s’en tient aux déclarations récentes du patron de l’Egyptian Armed Forces Engineering Authority, Kamal al-Wazeir. Ce responsable annonçait, fin 2017, la construction de la plus importante station de dessalement de la région avec 160 000 m3/j, destinée à alimenter en eau une zone économique située au nord-ouest du canal de Suez. Elle viendrait en complément de trois stations déjà lancées par l’Armed Forces Engineering Authority au deuxième semestre 2017 et disposant chacune d’une capacité de 150 000 m3/j.

C’est donc l’armée égyptienne qui semble avoir pris directement en charge la stratégie de croissance de l’offre en eau, comme c’est dorénavant de plus en plus le cas dans les pays arabes soumis à une pression importante sur la ressource et qui se doivent de réagir s’ils ne veulent pas à terme manquer d’eau pour leurs usages domestiques, industriels ou agricoles.

L’extension des capacités de dessalement et la construction de nouvelles conduites de transport d’eau dessalée, la mise en place de stockages stratégiques, ainsi que la protection des infrastructures hydrauliques contre tout acte malveillant, physique ou logique, ont ainsi été élevées au rang de priorités en matière de sécurité collective et de défense nationale dans de nombreux États du Moyen-Orient.

Article publié en août 2018 dans la Revue Stratégiques Orients