François Hollande en Algérie va-t-il plaider pour la coproduction industrielle ?

 

À l'occasion du second voyage de François Hollande en Algérie, ce 15 juin, le moment est opportun pour évoquer le concept de coproduction, cher au Président français, et dont la preuve de l'efficience a été faite depuis longtemps par le Japon et l'Allemagne. Appliquée en Euro-Méditerranée, et particulièrement entre la France et l'Algérie, la coproduction apporterait des opportunités sans égales aux partenaires, et pourrait rayonner jusqu'en Afrique sub-saharienne. Par François-Aïssa Touazi, fondateur du think tank CAPmena.

À quelques semaines de l'inauguration par Laurent Fabius d'une usine co-détenue par Alstom et Ferrovial à Annaba destinée à produire 350 rames de d'ici à 2025, et à l'occasion de la visite du Président Hollande en Algérie, le renforcement du partenariat économique dépendra inévitablement de notre volonté d'inscrire la logique de coproduction au cœur des débats.

En effet, de part et d'autre de la Méditerranée, on ne peut que faire le constat de l'essoufflement de la logique historique de délocalisation. Ce modèle de coopération a abouti de facto au transfert des activités à faible valeur ajoutée au Sud. Les pays du Nord ont fondé une partie de leurs profits sur les faibles coûts de la main d'œuvre du Sud. Ce schéma, hérité du siècle dernier, a désormais atteint ses limites.

Au Nord d'abord, où l'atonie économique s'installe et où le chômage constitue un défi social dans de nombreux pays. Les investissements s'essoufflent et les secteurs de croissance peinent à trouver des talents.

Au Sud, les jeunes s'accommodent de moins en moins tant de l'exode des cerveaux vers le Nord que des seules perspectives d'emplois précaires et peu qualifiés. Les récents mouvements de manifestations politiques témoignent d'une volonté de reprendre leur destin en main. Économiquement, ils aspirent à la montée en gamme des entreprises, au partage des connaissances et au développement des investissements privés. La Tunisie par exemple, devrait afficher un taux de croissance de 5 % mais il lui faudrait atteindre 7 ou 8 % pour réduire l'ampleur du chômage qui touche 600 000 personnes.

 

Réinventer un modèle économique d'interdépendance plus performant

De part et d'autre de la Méditerranée, la division régionale du travail et son principe premier de sous-traitance sont obsolètes. Face à l'urgence économique et sociale de l'Europe comme de la zone Maghreb, il nous faut réinventer un modèle économique d'interdépendance plus juste et surtout plus performant.

Ce nouveau modèle pourrait s'inspirer largement des expériences de coproduction menées par le Japon avec les dragons asiatiques ou par l'Allemagne avec les pays d'Europe de l'Est. La coproduction, c'est une nouvelle politique d'investissements de l'Europe vers les pays du Maghreb. Ces investissements se caractérisent d'une part par un réel partage des technologies, du savoir-faire, en lien direct avec les populations qualifiées du Sud.

Les entreprises européennes y développent des filiales, des centres de recherche ou encore des collaborations avec des start-ups locales. D'autre part, ces investissements sont résolument centrés vers une production de qualité, la seule option industrielle possible pour l'Europe. Il existe d'ores et déjà des réussites, comme la coproduction de Safran au Maroc qui s'est allié avec Telnet, ou encore l'implantation de Renault à Tanger pour la production de 400,000 voitures par an, dès 2016.

Inversement, la groupe algérien Cevital a donné un nouveau souffle au fabricant d'électro-ménager Brandt en devenant actionnaire et en lui ouvrant les portes du marché algérien et au delà. L'alliance numérique franco-tunisienne, lancée en 2012 pour que les entreprises de chaque pays gagnent en compétitivité, aboutit d'ores et déjà à une cinquantaine de partenariats.

 

Le Maghreb, base avant vers l'Afrique sub-saharienne

La coproduction s'inspire d'une philosophie en rupture avec celle de la délocalisation : elle accorde une attention spécifique au partage, à la réciprocité, à l'intégration économique et à l'échange, autant d'atouts dans l'avènement d'une économie du savoir et de la connaissance. Dans le cas de la zone Méditerranée, la coproduction a un objectif avoué d'ouvrir les portes de nouveaux marchés aux partenaires.

On pense immédiatement à la proche Afrique sub-saharienne, dont le Maghreb devrait constituer une base avant de conquête, plutôt qu'une base arrière de sous-traitance à l'usage des entreprises européennes. La coproduction apporte ainsi des opportunités sans égales aux deux partenaires. De nouveaux marchés, des partenaires industriels proches des marchés à conquérir, une jeunesse avide dont une part non-négligeable est qualifiée pour le Nord. Un abondement de financement, un bond de compétitivité, et une plus grande capacité d'innovation au Sud. Les deux partenaires seraient unis, tirant profit ensemble, des atouts de chacun pour remporter des marchés en Afrique, faire croître leurs entreprises et créer des emplois.

 

Une réponse aux grands défis de l'Europe et de l'Afrique

La coproduction est une parfaite illustration du partenariat gagnant-gagnant. Les questionnements sur l'intérêt d'investir au Maghreb sont désormais caducs. L'intégration de la zone Méditerranée, par le partenariat et l'implantation des entreprises, est désormais une option stratégique évidente pour proposer une solution aux grands défis de l'Europe et de l'Afrique.

En France, Safran avait déjà fait le choix en 2000 de s'associer avec Royal Air Maroc pour créer une structure de maintenance des moteurs d'avion. Cette décision a entraîné la création d'un écosystème puissant avec une centaine d'entreprises d'aéronautique, créant plus de 10,000 emplois à haute valeur ajoutée et une capacité de conquête des marchés ainsi décuplée.

Pour réussir la mutation de ce modèle industriel méditerranéen, nous aurons besoin d'une volonté politique forte pour modifier notre perception collective encore très empreinte de la délocalisation, mais aussi pour impulser au niveau national et régional une réelle dynamique de facilitation pour les entreprise européennes et nord-africaines. Les pays du Sud, quant à eux, se voient dans l'obligation d'accélérer les réformes déjà engagées en matière de formation, d'infrastructures et d'attractivité économique pour les investissements.

Il est urgent pour chacun des partenaires de trouver les voies et moyens d'une nouvelle collaboration. Le temps s'accélère et la concurrence émerge du monde entier. Notre proximité culturelle et physique avec l'Afrique sub-saharienne sera bientôt insuffisante pour nous y développer. Et d'autres pourraient profiter avant nous de ces opportunités économiques : « quant à l'Union Européenne, si elle ne montre pas plus d'ambition vis-à-vis de la région, eh bien la Chine fera le Maghreb. Par les temps économiques qui courent ceux qui se contentent de l'immobilisme sont condamnés à disparaître », résumait déjà en 2010 Francis Ghilès, alors en charge de l'Afrique du Nord au Financial Times.

 

Article publié dans La Tribune le 11 juin 2015.