Arabie saoudite : quand l'eau signifie opportunité

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En l'espace de quarante ans, le dessalement est un mythe devenu réalité dans la vie quotidienne des habitants des monarchies du Golfe. Si les hommes de la péninsule arabe ont toujours imaginé pouvoir utiliser l'eau de mer pour épancher leur soif et permettre la vie, la technologie, couplée au potentiel énergétique de la région ainsi qu'à la puissance financière des États concernés, a permis ce miracle à un coût devenu enfin acceptable. Toutes les expertises prédisent que l'eau dessalée représentera 4 % de l'eau consommée dans le monde en 2015. À cette date, le chiffre actuel des 12,000 unités installées, représentant 40 millions de m3/jour d'eau produite, aura été largement dépassé.

 

L'Arabie saoudite : une puissance du dessalement

Avec ses 30 usines de dessalement d'eau de mer, produisant 45 % de son eau à usage domestique et urbain, l'Arabie Saoudite est le plus grand producteur d'eau par dessalement au monde depuis les années 2000. Sa part dans la production mondiale d'eau dessalée se situait à 17,4 %, plaçant le Royaume devant les États-Unis (16,2 %) et devant un autre acteur majeur du Golfe que sont les Émirats Arabes Unis (14,66 %). Dans un cercle plus restreint, celui du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), la part de l'Arabie Saoudite atteignait 45,5 % de la production régionale d'eau dessalée, plaçant également le pays devant les Émirats Arabes Unis (38,15 %). Pourquoi un tel engouement de l'Arabie pour cette technologie ? Serait-ce en raison de ses importantes réserves énergétiques en pétrole et gaz ou de ses non moins importantes réserves financières en dollars ? Il est vrai que l'Arabie Saoudite, avec 264,2 milliards de barils, détient le record de réserves prouvées de pétrole, représentant 22 % du total mondial en la matière. Au niveau gazier, l'Arabie Saoudite se situe également au quatrième rang des réserves mondiales après la Russie, l'Iran et le Qatar, sachant que les autorités saoudiennes soulignent que seul 15 % du territoire a été exploré[1]. Non, à vrai dire, le choix de l'Arabie Saoudite ne se justifie pas par des circonstances énergétiques ou financières particulièrement favorables. Il est tout autre. Dans les faits, les autorités saoudiennes n'ont pas d'autre choix que de se ruer sur le dessalement, devenu, par la force des éléments, une nécessité stratégique. Plus encore, le dessalement est une question de survie pour un Royaume situé dans un pays désertique et qui manque cruellement de ressources en eau.

 

L'Arabie Saoudite ne possède en effet aucun cours d'eau permanent naturel. Compte tenu des conditions climatiques, les eaux de surface ne représentent en outre qu'un apport très limité. Il aura fallu construire un nombre considérable de retenues d'eau (plus de 225 barrages en activité en 2006), afin de conserver au mieux les eaux de pluie et d'essayer tant bien que mal de protéger les nappes phréatiques. Car l'épuisement des nappes, y compris des nappes fossiles, est désormais arrivé à un stade critique. D'où la nécessité impérative pour le Royaume d'Arabie Saoudite de privilégier l'exploitation de ressources alternatives comme l'eau dessalée. La part du dessalement sera ainsi devenue majoritaire dans l'alimentation en eau des principales villes du Royaume à partir de 2010[2]. Mais, parallèlement, il est également devenu fondamental pour l'Arabie Saoudite de réduire sa consommation d'eau par capita qui figurait, en 2004, au premier rang mondial. Il lui faut aussi diminuer ses pertes en eau dans des réseaux de distribution défaillants faute d'investissement des années durant, situation paradoxale pour un pays dont les ressources en eau s'amenuisent et sont en deçà de 250 m3 d'eau par habitant et par an.

 

L'eau une priorité désormais stratégique pour le Royaume saoudien

L'heure de la réforme a sans doute sonné à la fin des années 1990. Celle-ci s'imposait en effet par son urgence et son ampleur, afin de rattraper un retard qui pouvait être fatal au Royaume à moyen terme. La première grande réalisation saoudienne fut la création, en juillet 2001, du Ministère de l'eau[3], qui par la suite a récupéré manu militari et centralisé les responsabilités en matière d'eau potable et d'assainissement, jusque là diluées entre le Ministère de l'agriculture et de l'eau et le Ministère des affaires municipales et rurales. L'objectif de la nouvelle organisation était clair : introduire un nouveau cadre contractuel permettant notamment aux groupes privés internationaux d'apporter à l'Arabie leur efficacité opérationnelle et leur expertise technique. Cela devait permettre aussi de réviser les tarifs de l'eau, d'introduire d'urgence des initiatives collectives destinées à diminuer la consommation nationale d'eau, de réduire les Non Revenue Water (NRW), qui caractérisent les pertes anormales d'eau dans le réseau et, enfin, de mettre en place un programme à grande échelle de pose de compteurs. Parallèlement, une enveloppe budgétaire inédite était consacrée à l'eau et à l'assainissement. Depuis 2007, où les CAPEX et OPEX sur les secteurs municipaux et industriels étaient déjà de 2,4 milliards de dollars, il est ainsi attendu une progression de 14 % par an des investissements, pour arriver au chiffre de 9,1 milliards de dollars/an de dépenses à horizon 2016. La politique volontariste du Royaume, ainsi que les moyens financiers et humains qui lui sont alloués, vont bénéficier en priorité aux grandes villes saoudiennes qui souffrent de manière chronique d'un manque d'eau. Pour ce faire, le recours aux opérateurs privés est devenu une règle d'or et le plus sûr moyen d'action pour répondre à la nécessité de mieux gérer la ressource. Après une phase d'audit réalisée par sa filiale Seureca, Veolia a ainsi été choisie à Riyadh par le MOWE. Suez Environnement a été sélectionnée pour Djeddah et a signé, le 20 mai 2008, un contrat de management d'une durée de 7 ans avec la toute nouvelle National Water Company saoudienne. Plus récemment encore, le groupe SAUR s'est vu attribuer un contrat d'assistance technique pour la ville sainte de La Mecque, où il s'agira de réaliser un diagnostic précis - eau, assainissement et gestion clientèle - de cette ville de 1,4 million d'habitants qui compte jusqu'à 4,5 millions de résidents pendant le pèlerinage annuel du Hadj. D'autres grandes villes saoudiennes devraient suivre, dont, en premier lieu, Médine et Dammam/Al Khobar. Mais la gestion durable de l'eau et de l'énergie sont également au cœur de la dynamique créée par le pouvoir royal saoudien autour des nouvelles zones économiques. D'après la Saoudi Arabian General Investment Authority, ces villes économiques (“economic cities”) devront contribuer à hauteur de 150 milliards de dollars au PIB de l'Arabie à horizon 2020. Ces zones économiques spéciales regrouperont près de trois fois la population de Dubaï et auront pour objectif de dépasser Singapour en termes de PIB. La plus importante de ces six nouvelles villes, la King Abdullah Economic City (KAEC), située au nord de Jeddah, aura une superficie équivalente à celle du Lichtenstein. Bien que les chiffres soient fréquemment revus à la hausse, sa réalisation, à laquelle s'attelle le groupe Emaar Saudi Arabia, devrait coûter près de 27 milliards de dollars sur les 86 milliards qui vont être consacrés au développement des six economic cities. Les besoins en infrastructures de ces villes nouvelles sont énormes et créent des opportunités uniques pour les grands opérateurs d'eau et de services aux collectivités, d'autant que les schémas retenus pour permettre leur réalisation laisseront visiblement le plus fréquemment possible place au Partenariat Public Privé (PPP). Des alliances donneront ainsi l'opportunité, à un ou plusieurs opérateurs occidentaux, de gérer les multiples fluides (eau, électricité, gaz, déchets) de ces nouveaux poumons économiques saoudiens, rappelant le choix qu'Emaar avait fait pour Dubaï en s'alliant avec le britannique United Utilities. Le 11 décembre 2007, un accord stratégique a en effet été signé entre Emaar Properties et le groupe United Utilities pour créer Emaar Utilities qui aura en charge la gestion eau, eaux usées et déchets des opérations de développement immobilier conduites par Emaar à Dubaï ; tout en ne s'empêchant pas d'aller ultérieurement gérer ces réseaux de vie ailleurs pour d'autres villes de la région du Golfe.

 

Il serait fort intéressant que des initiatives similaires viennent de groupes saoudiens, conscients des besoins grandissants du Royaume dans le domaine de l'environnement en général et de l'eau en particulier. SBG, Saoudi Bin Laden Group, serait dans ce cadre un candidat idéal pour ce type de mouvement stratégique. Mais, plus encore, compte tenu des enjeux auxquels le Royaume d'Arabie Saoudite et d'autres parties du monde sont confrontés dans le domaine de l'eau (citons l'Australie, la Chine du Nord, l'espace méditerranéen, la Californie, etc.), une autre solution ne consisterait-elle pas à favoriser des prises de participations de groupes saoudiens au capital de sociétés dont l'eau est le cœur de métier ?

 

L'investissement dans les services aux collectivités et l'innovation

Malgré la crise internationale et la chute des prix du brut, les grandes entreprises du Royaume d'Arabie Saoudite ont pour elles de disposer d'une trésorerie abondante et d'une forte capacité d'endettement, qui les rendent à même de prendre des positions solides sur le marché de l'eau. À ce titre, plusieurs opportunités d'alliance capitalistique s'offrent aux groupes saoudiens sur ce secteur stratégique. Les premières pourraient viser à prendre une participation minoritaire au capital d'un grand opérateur. Suivant ce schéma, en novembre 2008, l'Etat qatari est ainsi entré au capital de Suez Environnement. Plus précisément, Qatari Diar (une société détenue à 100 % par Qatar Investment Authority, le fonds souverain du Qatar), Barwa (une compagnie immobilière publique), et QInvest (une des plus importante banque d'investissement de l'État du Qatar) ont déclaré l'acquisition amicale, au travers de la société Q-West, de 2,98 % du capital de Suez Environnement. Une seconde stratégie pour un établissement saoudien pourrait également viser à prendre le contrôle d'un opérateur de moindre taille, dont le savoir-faire technique et les services associés pourront directement profiter à l'Arabie Saoudite. Ce mouvement rappelle ainsi l'acquisition de la Nantaise des Eaux par le groupe allemand Gelsenwasser de façon à, au-delà de la logique d'investissement qui a conduit à la reprise de cette société, utiliser les compétences françaises en Afrique du Nord. Gelsenwasser était en effet déjà titulaire d'un contrat en Algérie dans la ville d'Annaba. La prise de contrôle d'un opérateur de petite taille peut ainsi s'avérer un placement rentable et une opportunité de capitalisation rapide de connaissance. Une autre raison, encore plus fondamentale, avait conduit la First Islamic Investment Bank, établie dans le Royaume de Bahreïn, à racheter en 2004 la société South Staffordshire Plc, qui distribuait l'eau à 1,25 million de personnes dans les Midlands et affichait un chiffre d'affaires de 72,8 millions de livres. Comme le rappelait alors le directeur des investissements de la banque, Asim Zafar"l'industrie britannique de l'eau est attractive pour les investisseurs financiers parce qu'elle s'inscrit dans un cadre légal transparent, avec des gains prévisibles et stables, mais aussi avec peu de risques opérationnels ".  A travers cet exemple, il apparaissait ainsi clairement que la finance islamique, conformément aux principes de la Charia, était de plus en plus susceptible de s'intéresser au secteur de l'eau et de l'environnement, pourvu que les sociétés cibles respectent les autres critères financiers édictés par les Sharia boards.

 

Parmi les autres opportunités que recèle le marché de l'eau pour des investissements saoudiens se trouvent, enfin, des start-ups et des entreprises industrielles, dont la valeur ajoutée rend possible tout ou partie du service à la collectivité qu'assume les opérateurs. A ce titre, la raréfaction des ressources en eau et la nécessité de préserver cette denrée, que l'on qualifie désormais “d'or bleu ", amènent très logiquement à s'intéresser de près aux entreprises dont la R&D va permettre des innovations majeures dans le domaine technique (dessalement, réutilisation des eaux usées, efficience des réseaux, etc.) Ainsi, il est sans doute ici opportun pour des fonds saoudiens de porter leur regard sur des entreprises naissantes ou établies dont les cœurs de métier se trouvent dans l'économie de la ressource : réseaux de distribution intelligents, télécomptage intelligent, détection des fuites, réduction des consommations énergétiques, etc. De plus, d'une entreprise innovante, qui se situe sur une niche du marché de l'eau, il est également possible d'aller progressivement vers des services associés, apportant au client, qu'il soit opérateur privé ou régie publique, une valeur ajoutée sur une partie du cycle de l'eau. À titre d'illustration, il est ainsi significatif et remarquable qu'un groupe marocain comme Delta Holding, société industrielle créée il y a plus de trente ans par Hadj Fahim et cotée à la bourse de Casablanca, parte d'un de ses métiers, qui est la fabrication de tuyaux via l'Omnium Maghrébin des Conduites d'Eau (OMCE), pour aller vers la gestion de services publics. Hadj Fahim a en effet initié des partenariats avec des opérateurs marocains pour participer aux appels d'offres internationaux de gestion déléguée. Delta Holding s'est ainsi fait adjuger, en groupement, sa première affaire d'affermage d'eau potable, au Cameroun, où il s'agit de la production d'eau, de son traitement, sa distribution et la gestion du service pour deux grandes villes (Douala et Yaoundé) et 104 autres centres urbains.

 

L'eau est une source formidable d'opportunités d'alliances et d'investissements stratégiques pour de grands groupes et des établissements financiers saoudiens. S'ils se réalisent, ceux-ci permettront de surcroît à l'Arabie Saoudite de faire naître des acteurs nationaux, à même de répondre aux enjeux critiques que connaît le Royaume dans la gestion de ses ressources.

 

[1] Information Memorandum, RfP for Perfomance-Based Management Contract in Relation to the Riyadh Water and WasteWater Services. Part 1.4

[2] Toutes les projections s'accordent en effet à montrer que l'eau dessalée représentera 55 % de l'eau produite à usage domestique et urbain à horizon 2010, si les programmes de construction d'usines sont respectés.

[3] En 2003, le Ministère de l'Eau s'est vu adjoindre la compétence de l'électricité, et est devenu Ministry of Water and Electricity (MOWE).