Le renforcement de la politique de défense de la France dans le golfe Persique : quels impacts stratégiques ?

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C'est dans le Golfe que la présence de la France au sein du monde arabe est la plus récente. Elle date du retrait britannique de la région, en 1971. Absente il y a quarante ans, la France est devenue aujourd'hui l'un des tout premiers partenaires européens en matière de défense avec les six pays membres du Conseil de Coopération des États Arabes du Golfe (CCEAG)[1], loin derrière les Etats-Unis, mais devant la Grande-Bretagne, pourtant ancienne puissance mandataire dans la zone. Néanmoins, si les Britanniques ont beaucoup perdu de leur influence en matière de défense et de sécurité, notamment dans le royaume du Bahreïn[2], ils sont parvenus à capitaliser leur influence passée en occupant aujourd'hui des postes à responsabilités dans le secteur privé.

La France a opéré un tournant stratégique et militaire suite à la guerre du Golfe de 1991 en contractant, avec plusieurs monarchies riveraines du golfe Persique, des accords de coopération en matière de défense[3]. Jusqu'à la fin de la décennie 1980, en dehors d'un partenariat esquissé avec la Fédération des Émirats Arabes Unis (EAU) dès son indépendance en décembre 1971, la France était surtout très implantée en Irak par le biais d'une importante coopération dans les domaines de la défense (surtout le secteur de l'armement), mais aussi de l'éducation et de la culture. Elle est restée proche de l'Irak tout au long de la guerre l'opposant à l'Iran (1980-1988), se montrant solidaire pour contenir l'expansion de la révolution islamique iranienne dans la région. De leurs côtés, les monarchies du Golfe, en première ligne face aux effets déstabilisateurs de la révolution khomeyniste, ont financé les équipements militaires irakiens en provenance notamment de France et des États-Unis.

Aujourd'hui, c'est avec la Fédération des Émirats Arabes Unis que la France entretient la relation de défense la plus poussée non seulement dans le Golfe, mais plus globalement au sein du monde arabe. L'inauguration de la première base militaire française dans un pays arabe post-indépendant, le 26 mai 2009, est là pour l'attester. Il est intéressant d'observer que les EAU tiennent aujourd'hui la place de partenaire de défense privilégié[4] qu'occupait l'Irak auparavant.

 

1 L'intérêt stratégique croissant de la France pour la région du Golfe

Si la France a globalement bien réussi à s'insérer dans un contexte régional dominé historiquement par une présence anglo-saxonne, et aujourd'hui principalement américaine, c'est en partie parce qu'elle se présentait, au sein du camp occidental, comme une alternative en matière de partenariat de défense. En effet, sur la base d'une diplomatie traditionnellement reconnue pour sa bonne connaissance du monde arabe et pour la tonalité plus équilibrée de ses positions sur le conflit israélo-palestinien et les tensions au Moyen-Orient, la France a su capitaliser ses atouts pour s'imposer comme un partenaire pouvant garantir la sécurité des monarchies arabes du golfe Persique.

La France opère aujourd'hui dans cette région, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, un renforcement encore plus net de sa présence et de sa coopération de défense. C'est davantage pour rayonner et engager une politique d'influence militaire, industrielle et technologique, accompagnée d'un affichage stratégique plus ferme sur les questions de sécurité et de lutte contre la prolifération, que le Président Sarkozy entend affirmer une nouvelle approche dans la région. Ce n'est plus tant sur sa diplomatie " classique " fondée sur l'expertise régionale, estimée aujourd'hui comme étant un acquis, mais davantage dans l'objectif de protéger ses sources d'approvisionnement énergétique, d'exporter et de transférer sa technologie industrielle de pointe, de même que de contribuer à former les jeunes élites locales, que se fonde la nouvelle approche stratégique française pour renforcer sa présence dans la région du Golfe.

Le golfe Persique figure au centre de l'axe stratégique, situé entre Dakar et la région afghano-pakistanaise (AFPAK), tel que défini dans le Livre blanc de la défense (version 2008). Dans ce contexte, l'implantation militaire française permanente aux EAU s'inscrit pleinement dans cette dynamique régionale, en offrant des capacités supplémentaires de prévention des conflits et d'intervention dans une zone qui concentre 65 % des réserves mondiales prouvées en pétrole et 40 % en gaz - en incluant l'Irak et l'Iran. Le golfe Persique constitue, de fait, un intérêt stratégique majeur pour l'approvisionnement énergétique de la France et, plus largement, de l'Union européenne. Cette importance énergétique se double d'une instabilité sécuritaire et géopolitique récurrente depuis la guerre Iran-Irak (1980 -1988), aggravée aujourd'hui par une succession de crises, dont le conflit israélo-palestinien qui demeure l'épicentre des autres foyers de tensions. La région connaît une pluralité de crises plus ou moins graves et interdépendantes qui, lorsqu'elles conduisent à une intervention militaire ou civile internationale (Irak en 2003) rappellent à la communauté internationale son incapacité à imposer une solution pour sortir du bourbier israélo-palestinien.

Dans ce contexte, la France s'engage dans une politique volontariste et souhaite assumer un rôle plus actif dans la sécurité du golfe Persique.

 

2 Un engagement de la France fondé sur des coopérations de défense disparates

Les coopérations bilatérales de défense qui existent entre la France et les six États du CCEAG ne sont pas homogènes. Elles varient selon l'ancrage et le niveau du dialogue politique engagé par la France avec les six pays concernés, mais aussi en fonction des relations économiques et commerciales souvent induites par la signature de très conséquents contrats d'armement. Pour schématiser, deux groupes de pays se dégagent : ceux avec lesquels la France entretient des relations étroites de coopération, grâce à la signature d'accords de défense et/ou de contrats d'armement très conséquents (Émirats Arabes Unis, Qatar et Koweït, puis Arabie saoudite) et ceux avec lesquels la France peine à s'imposer du fait de la tutelle historique britannique : Bahreïn et Oman, deux pays qui n'offrent en outre que peu d'opportunités en termes d'acquisition d'équipements militaires.

La fédération des EAU et le Qatar constituent les piliers de la coopération de défense de la France dans la zone, même si ces deux pays sont aussi parallèlement deux points d'ancrage essentiels de la présence américaine dans le Golfe (US-Central Command au Moyen-Orient basé à Doha et très nette percée américaine aux EAU avec la signature, en mars 2000, d'un contrat portant sur 80 avions de combat F16 block 60). Il reste que les EAU ont acheté plus de la moitié de leurs équipements militaires à la France et que le Qatar est équipé à hauteur de 80 % de matériels français. D'importants projets d'armement, de formation et de coopération liés à des programmes sophistiqués de dissuasion sont en discussion avec chacun de ces émirats et mettent la France en concurrence non seulement avec ses partenaires européens (Britanniques, Allemands et Italiens notamment), mais aussi et surtout avec les Américains.

En application des accords de défense, des exercices bilatéraux interarmées de grande ampleur sont organisés tous les quatre ans avec ces deux pays et avec le Koweït. Une évolution vers la multilatéralisation de ces exercices - très coûteux en matériels et en déploiement humain - a été tentée, au printemps 2008, avec l'exercice trilatéral baptisé " Gulf Shield " réunissant la France, les EAU et le Qatar ; il pourrait d'ailleurs être étendu au Koweït en 2012. L'implantation de la base militaire pérenne à Abu Dhabi, qui a d'ores et déjà atteint un premier stade opérationnel et fonctionnera de manière nominale en 2011, avec l'accueil de 400 à 500 militaires à terre ou embarqués, devrait contribuer à honorer en partie la facture importante que constituent les exercices majeurs dans la région.

Pour des raisons budgétaires, mais aussi dans une perspective d'accroissement d'interopérabilité, le renforcement de la présence militaire française est donc davantage conçu dans une dimension régionale, avec la mise en œuvre de coopérations multilatérales plus systématiques et en appui avec les autres forces françaises déployées sur la Corne de l'Afrique et dans l'océan indien. Mais cette approche ne va pas forcément de soi pour les partenaires du Golfe. En effet, ces jeunes États ne conçoivent leur coopération de défense que sur un plan strictement bilatéral et ont beaucoup de mal à se résoudre à l'approche multilatérale comme en témoigne l'exercice " Gulf Shield " que les EAU ont difficilement accepté.

Avec l'Arabie saoudite, la coopération de défense s'inscrit essentiellement dans une logique de développement de la coopération opérationnelle et de soutien aux exportations d'armement depuis la signature du vaste contrat Sawari-1 en 1982. La coopération bilatérale est basée sur un programme de formation ambitieux, notamment dans le domaine de la marine. Aujourd'hui, le royaume privilégie la diversification des partenaires. Dans ce contexte plus compétitif, les équipements français sont jugés trop coûteux. Mais face au contexte sécuritaire régional qui se dégrade (menace des programmes nucléaires et balistiques iraniens, situation de chaos au Yémen, insécurité persistante en Irak et inquiétude croissante au Pakistan, allié primordial du royaume en matière de dissuasion nucléaire), et avec une armée qui est la cible de nombreux attentats commis par les talibans pakistanais, des opportunités existent pour aider le royaume à développer son outil de défense dissuasif.

Mais Riyad semble se tourner vers d'autres partenaires en envisageant d'acheter à Moscou du matériel militaire pour un montant estimé à 2 milliards de dollars ; le contrat porterait sur 150 hélicoptères, près de 150 chars T-90S, des véhicules blindés et même le système perfectionné de missiles S-400. Ces projets sont clairement destinés à consolider l'arsenal saoudien face à l'Iran, de même qu'à dissuader Moscou de vendre des missiles S-300 à Téhéran. En dehors des partenaires majeurs classiques que sont les Britanniques et les Français, d'autres interlocuteurs intéressent les Saoudiens pour acquérir des équipements à moindre coût (Brésil, Allemagne, Turquie, Pologne, Ukraine, Espagne) afin de rendre le marché plus concurrentiel.

Il reste que le royaume est le 3e client de la France en matière d'armement et son 2e fournisseur en pétrole, mais le renforcement de la présence militaire de la France aux EAU et dans les petits émirats limitrophes ne s'est pas accompagné d'un investissement politique aussi actif à l'égard de l'acteur saoudien.

C'est avec le royaume du Bahreïn et le sultanat d'Oman que la coopération de défense est la plus faible même si des évolutions sont notables du fait de la perte de terrain progressif qu'enregistrent les Britanniques, notamment à Bahreïn. Après de nombreuses années d'infructueuses négociations, la France a signé un accord de coopération militaire avec le Bahreïn lors de la tournée de Nicolas Sarkozy dans le Golfe en février 2009 (Irak - Koweït - Oman - Bahreïn). Cet accord fait suite à la demande des autorités du Bahreïn de créer une force de réaction rapide au sein de la Garde royale formée par la France, pour mieux faire oublier l'interventionnisme sécuritaire des Britanniques lors des émeutes qui ont secoué le pays à la fin des années 90. Le fait d'avoir été écarté de ce domaine de coopération prestigieux qui leur est traditionnellement acquis a fortement irrité les Britanniques, en perte de vitesse et d'influence sur ces questions dans l'ensemble du Golfe.

En revanche, la Grande-Bretagne demeure très présente en Oman, ce qui explique que la relation de défense franco-omanaise reste limitée à quelques escales de la marine nationale et n'a permis de signer que trois contrats d'armement entre les années 2000 et 2006.

 

3 La coopération de défense UE-CCEAG : une équation peu probable

Les marchés des pays du Golfe sont, en matière d'équipements de défense et de sécurisation, parmi les plus attractifs au monde. C'est pourquoi cette région suscite une vive compétition, non seulement entre les États-Unis et les pays européens, mais également au sein même de l'Union européenne (UE). Et le CCEAG joue habilement de cette concurrence. C'est le cas pour les équipements de défense mais également pour les formations, les exercices de coopération et plus généralement sur l'ensemble des contrats civils.

Cet aspect renforce d'autant plus la volonté des États du CCEAG de privilégier la dynamique bilatérale pour percevoir les dividendes les plus avantageux. Dans ce contexte, il est peu probable qu'une perspective multilatérale ou " multinationale " de coopération de défense puisse avoir un quelconque avenir.

Les coopérations bilatérales de défense de chacun des pays du CCEAG se font prioritairement, concernant l'UE, avec la Grande-Bretagne, notamment en Arabie saoudite, en Oman, à Bahreïn, au Koweït et, dans une moindre mesure, au Qatar et aux EAU, ainsi qu'avec la France, avec comme partenaires privilégiés les EAU, le Qatar et le Koweït, suivis de l'Arabie saoudite. L'Allemagne et l'Italie sont également devenues depuis le début des années 2000 de très forts compétiteurs dans le domaine de la défense, tandis que les Pays-Bas sont très présents pour des actions de coopération technique, toujours en matière de défense. D'autre part, les pays de l'Est, nouvellement membres de l'UE, tels que la Pologne, la Roumanie, la République tchèque et la Bulgarie sont des partenaires très appréciés pour leurs connaissances techniques et le faible coût de leur matériel et de leur coopération (formation).

En conséquence, les perspectives pour augmenter la coopération de défense côté européen, de même que les attentes exprimées par les États membres du CCEAG ne s'épanouissent, pour l'heure, que sur le plan des relations bilatérales.

En effet, la culture multilatérale sur les questions de défense reste très impopulaire au sein d'une institution régionale créée il y a près de 29 ans (25 mai 1981).

 

4 Les raisons du manque d'engouement pour la coopération multilatérale de défense

Ces jeunes États modernes qui ont, pour la plupart, accédé à l'indépendance dans les années 70 (hormis le Koweït, indépendant en février 1961, et l'Arabie saoudite, indépendante depuis septembre 1932), cultivent entre eux une forte défiance qui se traduit par un manque de confiance quand il s'agit de passer à une action collective et de coopération, notamment dans le domaine sensible de la défenseConséquence : les dirigeants en place ne manifestent aucune volonté de développer collectivement leurs capacités de dissuasion, alors même que le contexte régional est tendu et qu'il faut tenir compte du fait que l'Iran pourrait, à terme, avoir la capacité de se doter d'un arsenal nucléaire militaire.

Comme le montre le Dr Abdullah Al-Shayji[5], ce manque de cohésion et de confiance au sein du CCEAG est également lié aux problèmes frontaliers (aujourd'hui : Arabie saoudite / EAU ; hier Bahreïn / Qatar et Arabie / Yémen / Oman et surtout Koweït / Irak), ainsi qu'à des divergences de vues en matière de diplomatie régionale (tensions saoudo-qataries aujourd'hui plus ou moins apaisées, mais supplantées par les tensions saoudo-émiriennes) et à une perception de la menace différenciée. Ainsi, le sultanat d'Oman ne partage pas les inquiétudes de ses voisins émirati et saoudien sur l'Iran. De même, le Koweït s'inquiète moins de l'Iran que de la perspective de reconstruction d'une armée irakienne et de la question de la frontière (réglée par la résolution 833 de l'ONU, en juin 1993, mais que les autorités irakiennes souhaiteraient rouvrir pour obtenir un accès maritime plus avantageux).

Alors que le PIB du CCEAG devrait atteindre près de 2 trillions de dollars en 2020, faisant de cette institution régionale l'une des plus prospères au monde, son incapacité à dépasser ses rivalités internes et à concevoir une architecture de sécurité et de défense communel'incitera à dépendre davantage des garanties de sécurité offertes par les grandes puissances extérieures, États-Unis en tête.

Ce constat explique également la préférence donnée à l'internationalisation et à la diversification des partenaires de défense, non seulement pour maximiser les garanties de sécurité et impliquer le plus grand nombre d'acteurs afin de faire en sorte que la stabilité de la région devienne une question de bien commun. Cette stratégie propre à chacun des États du CCEAG conduit même à des choix absurdes consistant à démultiplier les mêmes coopérations avec l'OTAN, mais à l'échelon bilatéral. Ainsi, l'ICI (Istanbul Cooperation Initiative) lancée, lors du sommet de l'OTAN à Istanbul, en juin 2004, a établi une coopération dans le cadre multilatéral de l'OTAN mais de façon bilatérale avec les quatre petites monarchies, et à l'exclusion de l'Arabie saoudite et d'Oman qui restent hostiles à une action de l'OTAN dans la région.

En décembre 2005[6], Michelle Alliot-Marie a proposé une initiative en faveur d'un dialogue de sécurité et de défense 8 + 6, entre huit États européens (Allemagne, Espagne, France, Grande-Bretagne, Grèce, Italie, Pays-Bas et Portugal) et les six pays membres du CCEAG. Le contenu de ce dialogue n'est pas parvenu à se différencier des douze clauses figurant déjà dans la coopération OTAN-ICI[7] et est même venu s'ajouter à la " Theatre Security Cooperation " menée par les États-Unis à partir de Bahreïn afin de coordonner la lutte anti-terroriste des pays de la zone dans leurs approches maritimes.

Cette initiative s'est donc soldée par une fin de non recevoir par les États du CCEAG, comme cela risque d'être également le cas pour les recommandations faites par la Bertelsmann Stiftung appelant à instaurer un dialogue UE-CCEAG[8] en vue de sceller une coopération politico-stratégique multilatérale solide.

En effet, les États membres du CCEAG n'ont pas confiance dans la détermination de l'UE à assurer la sécurité dans le Golfe ; les vives compétitions et luttes d'influences intra-européennes pour conquérir des parts de marché dans le domaine des contrats d'armement rendent, en outre, peu crédibles les initiatives et actions de coopération communes promues par l'Union européenne. Cette perception négative de l'UE est en outre aggravée par l'expérience désastreuse des négociations UE-CCEAG sur un accord de libre-échange qui durent depuis près de 20 ans. La donne européenne s'avère donc d'autant plus improbable dans le cadre d'un partenariat multilatéral de défense UE-CCEAG.

La France s'est imposée comme l'un des acteurs garants de la sécurité et la stabilité des États du Golfe, grâce à son savoir-faire industriel et militaire, mais également sur la base d'une diplomatie particulièrement appréciée sur la question proche-orientale et, plus généralement, sur la situation au Moyen-Orient.

La nouvelle approche française, très pragmatique, se veut plus active sur le terrain des opérations, en soutien à l'exportation d'équipements militaires mais également plus en phase au sein de l'ensemble atlantique. Soucieuse d'accroître son influence auprès des Etats-Unis, la France a réintégré le commandement militaire de l'OTAN (l'annonce a été faite lors du 60e anniversaire du Traité de l'Alliance atlantique au sommet de Strasbourg, en avril 2009).

Alors que la France se positionne comme un allié complémentaire à la présence militaire américaine dans le Golfe, elle est également de plus en plus exposée comme l'un des premiers concurrents en matière d'équipements militaires et de dissuasion (contrats Rafale avec les EAU et le Koweït). Il existe une réelle volonté de l'ensemble des pays du Golfe de se doter, à l'image des EAU qui ont une réelle volonté de jouer un rôle précurseur dans le domaine de la défense, de moyens ambitieux. Les projets en concurrence sont liés à des concepts stratégiques s'exprimant en besoins de disposer de systèmes C4I permettant de coordonner l'ensemble des forces et de détenir des systèmes de défense aérienne élargie, destinés à contrer la menace balistique. C'est donc sur ces terrains hautement stratégiques que se joue la compétition.

Dans ce contexte, il sera intéressant de suivre les implications, à terme, de la nouvelle diplomatie militaire de la France dans sa stratégie de renforcement de sa présence dans le golfe Persique. En effet, celle-ci s'affiche ouvertement en appui à la garantie de sécurité apportée par les États-Unis mais dans le même temps, la France s'expose à une concurrence plus directe face à l'allié américain, notamment pour l'obtention des marchés en équipements militaires de pointe obéissant à la règle d'interopérabilité en vigueur au sein de l'OTAN.

De même, cette réorientation politico-stratégique de la France dans le Golfe, plus en phase avec la stratégie atlantiste pourrait-elle se faire au détriment de la spécificité diplomatique française au Moyen-Orient, diplomatie qui a fait son succès et constitué l'essentiel de son attrait auprès des États du Golfe ?

 

Fatiha Dazi-Héni est expert Golfe-Moyen-Orient à la délégation aux Affaires Stratégiques du Ministère de la Défense. Fatiha Dazi-Héni est également chercheur associé au Centre d'Etudes et de Relations Internationales (CERI). FNSP, Paris. Elle est notamment l'auteur de Monarchies et Sociétés d'Arabie. Le temps des confrontations., Paris, FNSP, 2006.

 

[1] Le CCEAG a été créé le 25 mai 1981 et comprend l'Arabie saoudite, Bahreïn, EAU, Koweït, Oman et Qatar.

[2] La violente répression des années 1994-1998 contre les opposants chiites s'est déroulée sous le commandement britannique du général Anderson, à la tête des forces de sécurité intérieures du Bahreïn et dont il a été évincé au début de l'année 1998 pour être remplacé par un militaire issu de la dynastie régnante Al Khalifa.

[3] La France a conclu un premier accord de coopération de défense avec le Koweït en août 1992, puis avec le Qatar en août 1994 et enfin, l'accord le plus contraignant en termes de garanties de sécurité a été conclu avec les EAU en janvier 1995.

[4] L'ampleur et la coopération de défense atteint aujourd'hui d'autres domaines stratégiques pour la Fédération des EAU, avec l'éducation (Sorbonne), la culture (Louvre Abu Dhabi) ou le développement des énergies renouvelables (cité Masdar : projets d'énergie solaire mais espoirs déçus dans le domaine du nucléaire civil avec l'échec des négociations avec AREVA sur l'EPR. Les EAU lui ont préféré l'offre sud-coréenne beaucoup plus concurrentielle…).

[5] Abdullah Al Shayji, professeur de Relations internationales et de sciences politiques à l'Université américaine de Koweït : Time to put the house in order, Gulf News, 27 septembre 2009.

[6] C'est dans le cadre du " Manama Dialogue " organisé par l'IISS au cours de sa deuxième session qui s'est tenu les 2 et 3 décembre 2005, que Michelle Alliot-Marie, alors ministre de la Défense, a lancé cette idée de dialogue et de coopération de sécurité et de défense UE-8+6-CCEAG.

[7] Les 12 clauses sont : sécurité des frontières, lutte contre le terrorisme, réforme de défense, activités de diplomatie publique, prolifération des ADM, armes légères et de petit calibre, plans civils d'urgence, gestion de crises, contacts militaires, aspects conceptuels de planification des opérations de soutien de la paix, exercices militaires : formation, entraînement et doctrine.

[8] Europe and the Gulf Region - Towards a new horizon, 12th Kronberg Talks, 11-12 mai 2009, Bertelsmann Stiftung.