L'Union pour la Méditerranée a-t-elle encore un avenir ?

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Tout avait pourtant bien commencé. En ce 13 juillet 2008, Nicolas Sarkozy semblait avoir réussi son pari en rassemblant, autour d'une même table, 42 chefs d'État et de gouvernement. Les convaincre aura parfois été difficile, mais aura un temps fait oublier les divergences de fonds. La cérémonie fut fastueuse et l'on se prit à croire à la possibilité d'une cohabitation durable entre riverains de la Méditerranée. La France, partisane d'une approche pragmatique et dépolitisée, voulait croire qu'une “union de projets “ allait permettre de dépasser les clivages liés au conflit israélo-palestinien. C'était aller un peu vite en besogne. Un an et demi après son lancement, l'Union pour la Méditerranée (UPM) est au point mort. Torpillée, dès décembre 2008, par l'opération "Plomb durci" dans la bande de Gaza, elle est aujourd'hui enlisée dans des querelles internes. La crise de la dette grecque, début 2010, n'a rien arrangé et risque de précipiter l'échec du rêve méditerranéen ou du moins de repousser sa réalisation à plus tard.

C'est à Toulon, le 7 février 2007, en pleine campagne pour l'élection présidentielle, que Nicolas Sarkozy évoque pour la première fois l'UPM. Dès le départ, la France a à cœur de ne pas répéter les erreurs qui ont conduit à l'échec du processus de Barcelone, autre pacte euro-méditerranéen mis sur pied en 1995. Son principal objectif - la création d'une zone de paix, de stabilité et de prospérité - n'a jamais été atteint. Lui ont été reprochés, pêle-mêle, Les blocages du processus de paix, l'absence de réalisations concrètes, le manque de moyens, une organisation trop asymétrique (donnant l'impression aux pays du Sud qu'ils ne sont que de simples spectateurs), ainsi qu'un nombre trop élevé de participants. Malheureusement, tout laisse à penser que les raisons avancées pour expliquer l'échec du processus de Barcelone menacent aussi l'UPM.

Comme le processus de Barcelone avant lui, l'UPM rêve de s'appuyer sur la complémentarité qui existe entre les économies du nord et du sud de la Méditerranée. En matière démographique tout d'abord, puisqu'en 2030, il manquera à l'Union européenne (UE) plus de 20 millions de personnes en âge de travailler. En matière énergétique ensuite, puisque l'UE, qui importait 50 % de ses sources d'énergie en 2007, pourrait compter sur l'Algérie, la Tunisie et le Maroc pour s'approvisionner en pétrole, en gaz et en phosphate[1]. En matière économique enfin, puisque cette collaboration pourrait permettre à l'Europe de réduire ses coûts de production et aux pays du sud de profiter d'un afflux d'investissements étrangers et de créations d'emplois. Mais cette complémentarité est loin d'être exploitée et ces dernières années ont été marquées par l'émergence de nouveaux partenaires économiques pour la Méditerranée (États-Unis, Chine, Japon et Corée du Sud notamment). L'Europe, elle, est à la traîne et l'UPM, reléguée au dernier rang des priorités.

Au départ, le projet devait pourtant comporter une dimension politique avec la mise en place d'un Conseil de la Méditerranée, sur le modèle du Conseil de l'Europe, et d'un système de sécurité commun. Mais c'était oublier l'Allemagne - nouveau pivot de la croissance européenne - et la Commission de Bruxelles qui, hostiles à l'émergence d'une organisation concurrente, ont tout fait pour assurer la prééminence des institutions européennes sur la politique euro-méditerranéenne. La France, affaiblie par un déficit budgétaire abyssal, n'a pu que s'incliner. La bureaucratie bruxelloise a donc conservé tous les leviers d'action et, de toutes les propositions françaises, les Européens n'ont retenu que quatre grands domaines d'intervention (la dépollution de la Méditerranée, la protection civile, les transports et l'énergie solaire). À Paris, ce manque d'ambition agace, mais l'on veut encore croire que les rivalités avec l'Allemagne n'auront pas raison du projet[2]. Au sud, il exaspère : le Maghreb, qui devait être l'un des moteurs de l'UPM et qui espérait beaucoup du processus, s'est trouvé marginalisé tant lors de son lancement - où les acteurs de la crise israélo-palestinienne ont été mis en avant - que dans la répartition des postes.

Font en effet partie de l'UPM les 27 pays de l'UE, même s'ils sont traditionnellement peu tournés vers le Sud, ainsi que les autres pays riverains de la Méditerranée, auxquels il faut ajouter la Mauritanie et la Jordanie soit, au total, 43 pays et près de 700 millions d'habitants. D'emblée est instituée une co-présidence entre un dirigeant de la rive nord (désigné selon les mécanismes de représentation en vigueur au sein de l'UE) et un dirigeant de la rive sud (désigné par consensus par les États concernés). Nicolas Sarkozy et son homologue égyptien, Hosni Moubarak, sont les deux premiers chefs d'État à assurer la co-présidence, mais il aura fallu dix-huit mois supplémentaires à l'Union pour se choisir un secrétaire général ; ce sera finalement un Jordanien, Ahmad Massa'deh, précédemment ambassadeur de son pays auprès de l'Union Européenne et de l'OTAN à Bruxelles. La Tunisie, qui convoitait ce poste de secrétaire général, espère désormais obtenir la co-présidence aux côtés de l'Espagne, mais de fait, les pays du Maghreb ont le sentiment d'avoir une nouvelle fois été tenus à l'écart.

Autre écueil, celui des projets. Lorsqu'à l'été 2009, six mois après la fin de l'offensive israélienne sur Gaza, ont repris les travaux de l'UPM, le co-président Hosni Moubarak affirmait que l'accent devait être mis sur le développement du nucléaire civil et des énergies renouvelables. Il insistait aussi sur les transferts de capitaux et de savoir-faire nécessaires à la création d'un tissu de PME au Sud, notamment dans l'agroalimentaire, et sur une coopération accrue dans les infrastructures pour “réduire l'impact de la crise”. Mais les mois ont passé et bien peu a été fait ; il aurait pour cela fallu un engagement plus enthousiaste et des gages de confiance. Le projet le plus avancé reste le plan solaire méditerranéen (une contribution à hauteur de 750 millions d'euros de la Banque mondiale a été actée en décembre 2009). Citons également la dépollution de la Méditerranée (131 sites à traiter ont été repérés), les autoroutes de la mer (censées permettre plus de régularité dans la circulation maritime entre Alexandrie et Tanger), ou encore l'initiative de protection civile, pour une meilleure coordination des moyens de lutte contre les incendies et les catastrophes naturelles. Mais rien de tout cela n'a convaincu les partenaires du Sud pour qui ces projets sont en décalage complet avec leurs besoins réels. Ce qu'ils attendent, ce sont des emplois : plusieurs millions vont devoir être crées à court terme, pour s'adapter à l'évolution démographique. Or l'UPM s'est pour l'instant montrée incapable de présenter ne serait-ce que des bribes de solutions. Ils en espéraient aussi - via un surcroît d'investissements étrangers - une relance de leurs économies mais là encore, leurs attentes ont été déçues[3]. Pour beaucoup, les autoroutes de la mer et la dépollution de la Méditerranée ne sont que les cache-misère d'une union bancale.

Car depuis l'intervention militaire à Gaza (décembre 2008 - janvier 2009), et en dépit du fait que l'UPM tenait à rassembler, autour d'une même table, des pays qui ne parviennent pas à s'entendre, les tensions se sont encore aggravées. En mars 2009, le retour de Benjamin Netanyahou au poste de Premier ministre d'Israël a encore accentué les crispations. Même chose pour l'arrivée de l'ultranationaliste Avigdor Lieberman au ministère des affaires étrangères : elle a servi de repoussoir à ses homologues arabes, qui refusent de s'asseoir à la même table que lui. En novembre 2009, une réunion a été repoussée sine die en raison du refus du chef de la diplomatie égyptienne, Ahmed Aboul Gheit, de rencontrer son homologue israélien. À cet égard, le cadre du 5+5, éventuellement élargi à l'Égypte et la Grèce, aurait constitué sans aucun doute le cadre idéal pour contourner les obstacles et éviter l'importation des conflits au Proche-Orient qui gangrène le partenariat afin de gagner en efficacité. Récemment, la bonne atmosphère et les résultats de la ministérielle du 5+5 sur l'environnement à Oran ont pu démontrer de la pertinence de ce format d'autant plus qu'elle se tenait à quelques semaines de la réunion de l'UPM qui s'est terminée par un échec lourd d'inquiétudes pour l'avenir.

Résultat : mollement portée, l'UPM fait aujourd'hui figure de “coquille vide " et ses objectifs politiques sont, au mieux, qualifiés de confus. À part l'Egypte, la Jordanie ou même la Syrie qui y voient un bon moyen d'engranger des points au plan diplomatique, la plupart des Etats membres ne croient pas à la pertinence de ce nouveau cadre d'échanges. La Turquie, toujours prompte à déceler un agenda caché pour la tenir en marge de l'UE, traîne les pieds. Quant à l'Algérie, elle se montre carrément hostile. Idem pour la Libye, qui redoute que l'UPM ne vienne concurrencer et affaiblir l'Union africaine. Même le Maroc, réputé proche de Paris, manifeste peu d'enthousiasme. De cette faiblesse témoigne la visite au Caire, début janvier, du ministre français des Affaires étrangères : Bernard Kouchner voulait tenter de relancer l'UPM, mais seuls quatre de ses homologues (d'Égypte, d'Espagne, de Tunisie et de Jordanie) ont répondu à l'appel. Le faible nombre de participants vaut constat : seule une poignée de pays - sur les 43 présents au sommet de Paris en juillet 2008 - paraissent désormais suffisamment motivés pour essayer de donner un second souffle au projet.

Entre une Europe en proie aux divisions et aux interrogations et un Sud fragilisé par des problèmes sociaux (des problèmes liés, pour la plupart, au nombre élevé des moins de 25 ans qui se retrouvent au chômage), une question mérite d'être posée : les pays du sud de la Méditerranée ne vont-ils pas finir par se tourner vers d'autres géants économiques, États-Unis et Chine en tête ? L'UPM en pâtirait sévèrement. La présidence espagnole de l'UE aura suscité beaucoup d'espoirs, mais semble incapable de redynamiser le projet : la Grèce, le Portugal et même l'Espagne donnent d'inquiétants signes de faiblesse, vacillent sous le poids de la dette et sont accablés par les dégradations de note d'agence et l'envolée des spreads sur les marchés obligataires souverains. Il y a fort à parier que l'UPM sera mise entre parenthèse dans les prochains mois, voire tout bonnement marginalisée dans l'agenda européen. C'est, du reste, ce que l'on peut penser au regard de l'important report du prochain sommet de l'UPM. Quant aux pays moteurs que sont la France ou l'Allemagne, et qui ont déjà été appelés à soutenir leurs voisins fragilisés, ils seront occupés à surmonter ce qu'on appelle déjà le second subprime. L'échec annoncé de l'UPM est donc non seulement patent pour la France qui l'a initié, mais aussi pour la crédibilité plus globale de l'Europe dont la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) et la politique étrangère commune ont déjà montré leurs limites. Enfin, c'est indéniablement un échec pour la construction d'un espace méditerranéen sécurisé et viable économiquement.

 

[1] Cette dépendance devrait passer à 70-75 % d'ici à 2030, alors que celle de l'Amérique du Nord devrait rester en deçà de 30 %.

[2] À noter toutefois que Paris et Berlin sont d'accord pour freiner les ambitions de pays tels que le Maroc ou la Turquie qui s'appliquent pourtant à avancer et à répondre scrupuleusement aux conditions imposées par Bruxelles.

[3] La plupart des pays du Sud ont fait des efforts considérables pour réformer leurs économies et accueillir davantage d'investissements européens, mais ceux-ci sont encore, à leurs yeux, très insuffisants : la part des investissements directs de l'UE au Sud de la Méditerranée est inférieure à 1 %, alors que les États-Unis consacrent, eux, près de 20 % de leurs investissements à l'Amérique latine.