Vers une autre vision stratégique saoudienne ?

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Le partenariat industrialo-économique avec l'Asie : une alternative au " hard power " américain

La perte de confiance des États-Unis vis-à-vis du leadership saoudien, dont l'image internationale a fortement été écornée suite aux attentats du 11 septembre 2001 impliquant 15 terroristes saoudiens sur 19, a constitué pour le roi Abdallah, l'essentiel du défi de politique extérieure à relever au cours de la décennie 2000. Son objectif a surtout consisté à préserver le pacte stratégique unissant le royaume aux États-Unis depuis 1945. Pour lever les ambiguïtés et rétablir la confiance mutuelle, un dialogue stratégique de très haut niveau sous le patronage du Ministre des Affaires étrangères saoudien et du Secrétaire d'État américain réunissant de part et d'autre l'essentiel des ministres a été instauré en novembre 2005.

Si la relation bilatérale demeure pour ces deux États une priorité stratégique, celle-ci a néanmoins changé. Elle ne repose plus tant sur le pacte stratégique scellé entre le roi Ibn Saoud et le président F.D. Roosevelt, il y a 75 ans, qui consistait à garantir la sécurité du royaume en échange de son assurance à approvisionner en pétrole à bas coût les États-Unis. En 2009, pour la première fois de l'histoire des relations saoudo-américaines, les États-Unis ne sont plus le premier client du royaume car la Chine, avec près de $33 milliards d'importations (pétrolières essentiellement) a dépassé celles des États-Unis qui se situaient à $22,1 milliards. En outre, la volonté américaine et européenne de diminuer leur dépendance en pétrole s'accompagne de leur souci de développer le secteur des énergies renouvelables et vertes qui ne converge pas avec les intérêts saoudiens.

Le royaume, qui a répondu à la forte pression des États industrialisés occidentaux pour augmenter ses capacités excédentaires (estimées aujourd'hui à 4 Mb/j) afin de pourvoir à un manque substantiel en cas de guerre contre l'Iran ou d'accroissement substantiel de la consommation mondiale sans que les prix augmentent de trop, se sent lésé. C'est pourquoi, soucieux de contrebalancer la réduction de la consommation des Occidentaux, les Saoudiens s'orientent vers les grands marchés asiatiques qui ne cessent d'accroître leur consommation en énergies fossiles. À l'aune de la nouvelle décennie, le souverain est tenté de privilégier une vision stratégique davantage tournée vers des échanges économiques et industriels avec l'Asie, et notamment tournée en priorité vers la Chine et l'Inde. Quelles peuvent en être les répercussions sur les relations avec les Occidentaux et notamment l'Europe ?

 

Une vision stratégique davantage orientée vers l'Asie

À partir de 2005, le royaume privilégie de développer des relations économiques et commerciales avec les grands pays émergents d'Asie, la Chine et l'Inde, et à une moindre échelle le Brésil et la Turquie. Sur le plan international, l'intégration du royaume en tant que membre du G20 semble surtout destinée à intensifier ses relations avec les pays émergents qui pourraient à terme constituer une alternative diplomatique, voire sécuritaire sur laquelle le royaume pourrait à l'avenir compter.

Partant du constat que les États-Unis et l'Europe diminuent leur consommation en énergies fossiles et développent les recherches sur les énergies renouvelables, le royaume s'oriente prioritairement vers la Chine et l'Inde, du fait du dynamisme de leur consommation de brut, pour contrebalancer la baisse des échanges enregistrés avec les Occidentaux. Ainsi, le royaume est devenu le premier fournisseur de pétrole de la Chine en 2009. 20,5 % du pétrole importé en Chine est saoudien, soit 10 % de la production du royaume. En outre, les entreprises saoudiennes (Sabic, Aramco) investissent également fortement dans le domaine des raffineries et de la pétrochimie en Chine. Les Chinois sont quant à eux très présents dans le domaine de la construction, des infrastructures et de l'exploration gazière dans le royaume. Les deux pays développent des liens économiques de plus en plus étroits, mettant l'accent sur un partenariat industriel stratégique qui vise à mettre sur pied des consortiums sino-saoudiens destinés à remporter des grands contrats qui concurrencent fortement une présence occidentale, aujourd'hui en perte de vitesse, notamment dans le secteur des infrastructures.

La vigueur du dynamisme chinois en Arabie n'empêche pas les autres pays émergents, tels l'Inde ou à une moindre échelle, la Turquie et le Brésil, de monter en puissance. L'Inde est ainsi le cinquième partenaire commercial du royaume qui lui fournit près du quart de sa production énergétique. De plus, outre la création de joint-ventures et d'investissements dans des projets industriels, télécommunications, nouvelles technologies informatiques et même dans le domaine spatial, l'Inde peut se prévaloir sur la Chine de la présence de plus d'1,5 million d'expatriés sur le sol saoudien. La signature de la déclaration de Riyad, le 1er mars 2010 lors de la visite du premier ministre indien dans le royaume transforme en réel partenariat stratégique la déclaration de Dehli signée à l'occasion de la visite du roi Abdallah en Inde, en janvier 2006. 

L'évolution très rapide du partenariat économique avec ces deux géants d'Asie autour desquels se concentre le pôle le plus dynamique de la croissance économique mondiale est surtout remarquable par l'extension rapide de sa portée stratégique. L'Arabie saoudite comme ses partenaires du CCG[1] souhaitent accroître leurs relations avec les pays d'Asie et faire de la Chine, de l'Inde ou même de la Corée du Sud et du Japon les acteurs essentiels de leur diversification industrielle et technologique afin de faire pendant à une puissance américaine en perte de vitesse sur le plan économique mondial. Ainsi, les domaines de haute technologie (nucléaire civil, spatial) sont clairement destinés à faire concurrence aux occidentaux jusque-là prédominants.

 

Quelles répercussions sur les relations avec ses alliés occidentaux ?

Il ne fait pas de doute que les États-Unis parviendront à se maintenir comme puissance dominante de " l'architecture de sécurité régionale " au Moyen-Orient sur le court et moyen terme, par l'existence de bases militaires nombreuses en Iraq et presque partout dans le Golfe (Koweït, Qatar, Bahreïn, Oman), des programmes de formation et d'encadrement militaire (opérationnels et renseignements) en Arabie et même au Yémen ainsi que par la signature de gros contrats d'armement. Le récent projet d'exportation d'équipements militaires américains vers l'Arabie saoudite pour un montant estimé à 60 Mds qui pourrait se concrétiser sur une période s'étalant entre 5 et 10 ans et les projets de défense anti-missile vers les petits émirats voisins attestent de l'emprise américaine très forte sur les questions de défense.

Néanmoins, l'évolution, sur un tout autre registre, du partenariat stratégique industrialo-commercial avec l'Asie (Inde et Chine) est amenée à se renforcer pour deux raisons. La première tient à la volonté saoudienne de faire jouer cette carte de la diversification vis-à-vis de ses partenaires occidentaux. La deuxième est liée à la capacité des grands États asiatiques à se projeter sur le long terme grâce à la part majeure qu'occupe leur économie dans la croissance mondiale. De ce fait, la Chine mais aussi l'Inde dans son sillage investissent massivement dans des projets d'infrastructures énergétiques partout dans le monde (le Moyen-Orient - avec notamment l'Iran comme partenaire clé -, l'Afrique, l'Asie centrale, l'Afghanistan, le Pakistan et l'Amérique latine). Cette tendance ne peut qu'inciter l'Arabie saoudite et ses voisins à renforcer leur partenariat avec ces deux puissances asiatiques dans le but notamment aussi de retirer à l'Iran toute velléité de prétendre à un partenariat exclusif avec l'Inde et la Chine, comme le confirme le dynamisme du partenariat commercial sino-saoudien enregistré entre 2005 et 2010 et plus récemment la dynamique indo-saoudienne.

Cette nouvelle orientation stratégique pourrait à long terme affecter le partenariat saoudo-américain de plus en plus basé sur la protection du royaume en échange de l'achat d'équipements militaires davantage qu'en échange de la fourniture de pétrole. L'Europe fait en revanche d'ores et déjà les frais de la nouvelle orientation très asiato-centrée du royaume et de ses voisins du Golfe. La conclusion proche d'un accord de libre-échange (ALE) entre le Conseil de Coopération du Golfe (CCG) et la Chine ne pourra que renforcer la position des entreprises chinoises dans le royaume alors même que les négociations d'un ALE CCG-UE s'éternisent depuis 22 ans pour finalement s'orienter vers des négociations bilatérales entre l'UE et chacun des pays du CCG disposés à le faire.

La stratégie de diversification vers l'Asie s'est davantage imposée au royaume par nécessité que par choix. Il n'en demeure pas moins que l'évolution rapide des relations économiques avec la Chine, l'Inde et plus classiquement les États riches et industrialisés d'Asie (Japon, Corée du Sud) font aujourd'hui de cette région un partenaire industriel de premier plan pour le royaume. La proximité géographique des États asiatiques avec le Royaume et les émirats du Golfe, de même que la performance de leurs économies qui comptent parmi les plus dynamiques au sein de la croissance économique mondiale ne peut que renforcer la teneur de leurs relations stratégiques.

Si pour l'heure, les États-Unis se maintiennent comme la colonne vertébrale de la défense et de la protection du royaume comme des monarchies voisines du Golfe, rien n'empêche de penser que cette situation n'est pas pérenne. L'issue du dossier nucléaire iranien sera un élément clé de la place que tiendront les États-Unis en matière de " hard power " sur le long terme. Néanmoins, les États européens dans ce contexte continueront à se livrer une rude compétition pour tenter d'acquérir des parts de marché dans le domaine de la très haute technologie civile et militaire. De ce fait, l'Europe est le vrai perdant de la mise en concurrence américano-asiatique aujourd'hui orchestrée par le royaume saoudien.

 

[1] CCG : Conseil de Coopération du Golfe créé le 25 mai 1981