Une région MENA durablement impactée par le "printemps arabe"

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Le déclenchement d'une série de révoltes dans le monde arabe s'inscrit dans le cadre d'un mouvement social, politique et géopolitique d'ampleur et de long terme dont la portée devrait être largement déterminée par les ressorts et soutiens économiques et financiers. La question du développement économique est essentielle car il existe un risque réel et élevé de désenchantement si ces situations révolutionnaires n'étaient pas suivies d'améliorations tangibles au niveau des attentes sociales et économiques des initiateurs au cœur de ce mouvement, des jeunes âgés entre 20 et 30 ans (nés entre les années 1980 et début de la décennie 1990).

Ce "réveil arabe" s'exprime par la voie de la génération la plus nombreuse - les moins de 30 ans constituant une moyenne de 65 % de la population totale de la zone MENA. Dotés d'un niveau d'éducation plus élevé que leurs aînés mais en situation de plus grande précarité (chômage), ils ont souhaité affirmer leur autonomie et maîtriser leur destin en manifestant de manière spontanée et sans le leadership d'organisations syndicales ou politiques classiques (partis progressistes, islamistes, etc.) pour une revendication assumée en faveur des droits universels et pour leur dignité.

 

Peut-on parler d'une dynamique du "printemps arabe" ?

Ces révoltes ont d'abord revêtu un caractère social et se sont politisées au fil des mobilisations. Les groupes de jeunes à l'origine des manifestations se sont organisés sans leadership exprimant leur "ras-le-bol" d'une classe dirigeante corrompue. C'est pourquoi, les situations révolutionnaires du monde arabe présentent un volet très innovant et même inédit qui semblent avoir même des incidences dans les formes de mobilisation en Occident, avec le mouvement des indignés.

Si à leurs débuts ces situations révolutionnaires se sont rapidement et sans trop de violence dénouées (avec notamment les cas tunisien et égyptien), les cas libyen, syrien et yéménite marquent un tournant spectaculaire de la violente et sanglante répression, s'apparentant pour les cas yéménite et libyen à des quasi-guerres civiles. On ne peut réellement parler d'effet contagion des événements car chaque cas présente une spécificité propre (Tunisie, Égypte, Yémen, Libye, Bahreïn, Syrie…). On peut, en revanche, déceler un "cycle" ou un "moment" arabe dans le sens où 16 des 22 États membres de la Ligue arabe sont confrontés à divers types d'instabilité politique dont le facteur principal et commun semble être l'écart considérable qui s'est creusé entre des élites dirigeantes décalées et au pouvoir depuis plusieurs décennies et une jeune population dont la mobilité et les aspirations ont été bloquées.

On peut néanmoins distinguer quatre grands cas de figure dans le contexte de ce "printemps arabe" : d'une part, les pays entrés en transition suite à la chute de leurs leaders (Tunisie et Égypte), des pays en situation insurrectionnelle (Syrie) ou de quasi-guerre civile (Libye, Yémen), des pays proposant des réformes institutionnelles et/ou des mesures sociales pour prévenir une situation de révolte (Maroc, Jordanie, Oman) ou encore des États rentiers renforçant l'État providence notamment à destination des jeunes (Algérie, monarchies du Golfe) pour empêcher que s'organise des manifestations (Arabie saoudite et Algérie) ou d'y mettre fin (Bahreïn).

Cette dynamique de révoltes va dépendre des réponses qui seront apportées quant au développement économique, au modèle démocratique (l'autonomie politique par rapport au religieux, modèles constitutionnels, organisation équilibrée des pouvoirs, pluralité des forces politiques…) et aux nouveaux équilibres régionaux.

Le "printemps arabe" offre également l'opportunité au CCG de préserver la cohésion des régimes dynastiques du Golfe et de répondre au besoin anxiogène de combler le vide régional laissé par le départ du Président Moubarak, lâché par l'administration Obama. L'intervention militaire de la force de sécurité commune à Bahreïn "Bouclier de la péninsule", le 14 mars 2011, conduite sous leadership saoudien, a constitué une action de force commune inédite dans la région. La position tranchée et inhabituelle d'un acteur saoudien, toujours très docile à l'égard de son allié américain, même en cas de désaccord, signifie clairement que l'Arabie saoudite ne permettra jamais qu'un changement de régime intervienne dans ce qu'elle considère comme son pré carré. Mais cet événement marque aussi un tournant de la diplomatie régionale saoudienne, dont la posture diplomatique traditionnelle consistait à ne jamais s'exposer.

De même, la proposition d'élargissement du CCG aux monarchies jordanienne et marocaine, lancée lors du sommet de Riyad du 10 mai 2011, met également en exergue le caractère proactif - inédit - de la diplomatie de ce pacte régional censé prévenir l'effet supposé de contagion du printemps arabe. En effet, la contestation à Bahreïn et en Oman se poursuit (même si l'ampleur des mobilisations à Bahreïn a été stoppée par l'intervention militaire du 14 mars) et les mouvements contestataires en Syrie et surtout en Jordanie sont particulièrement suivis par Riyad.

L'Afrique du Nord avec la crise libyenne, la présence d'AQMI au Sahel et la résurgence des identités régionales, notamment tribales et berbéristes en Libye et par voie de conséquence en Algérie, voire au Maroc, devient, dans cette perspective un nouveau pôle géostratégique susceptible d'attirer davantage les rivalités extérieures - États-Unis versus Union européenne - au centre desquelles l'Algérie, le Maroc, la Libye et l'Égypte tenteront d'imposer leur influence.

Le "printemps arabe" présente donc de fortes opportunités en terme de relance de dynamiques enkystées : bilatérales (comme entre l'Algérie et le Maroc, dont le timide réchauffement des relations n'est malgré tout pas le moindre), mais aussi régionales. À cet égard, outre le cas du CCG, dont la cohésion a été resserrée, c'est bien la possible réémergence d'un pôle stratégique nord-africain, qui apparaît en filigrane. De fait, en regard des défis posés par la Libye post-Kadhafi, cette dynamique maghrébine pourrait bien prendre le pas sur les dynamiques internes, en dehors du cas tunisien occupé à réussir le pari d'une transition équilibrée.

Au Moyen-Orient, les crispations croissantes entre sunnites et chiites avec l'Irak comme terrain de prédilection sur fond de "guerre froide" entre les monarchies arabes du Golfe et l'Iran, l'absence de perspective pour l'existence d'un État palestinien viable et les difficiles équilibres régionaux au sein d'un monde arabe traversé par les révoltes syrienne, yéménite et les incertitudes liées à la transition en Égypte, laisse pour l'heure le champ libre à la Turquie pour accroître son influence que ce soit avec les pouvoirs en place (Irak, CCG) ou les opposants notamment islamistes (Égypte, Turquie, Tunisie, Libye).

 

Les impacts financiers et économiques sur l'Afrique du Nord, région où est né le "printemps arabe"

Alors que la plupart des pays de la zone MENA parvenait à se remettre de la crise financière mondiale de 2008 en renouant avec la croissance, les incertitudes politiques liées au "printemps arabe" affectent les perspectives macro-économiques de la région à court terme. Les perspectives de croissance devraient à moyen terme s'améliorer si les transitions politiques se déroulent de manière équilibrée de sorte que la représentativité populaire reflète les aspirations exprimées au cours des mobilisations et que les réformes annoncées bénéficient du soutien rapide et appuyé d'investisseurs étrangers. Dans ce contexte, il semble que les rives sud et nord de la Méditerranée soient inextricablement liées par une obligation de résultats. C'est en effet bien en termes d'une plus grande implication des investissements européens et d'une plus grande confiance politique que se jouent aujourd'hui les enjeux sur le pourtour méditerranéen.

Les pays à forte activité touristique comme la Tunisie et l'Égypte sont d'ores et déjà affectés par une baisse sensible de cette activité (qui représente pour le cas tunisien 13 % de son PIB) conjuguée à une réduction sensible des investissements.

Au Maroc, la situation budgétaire devrait être la victime principale du "printemps arabe". Les autorités marocaines ont préféré anticiper en annonçant un programme de réformes institutionnelles : référendum pour l'adoption d'une nouvelle Constitution, élections législatives anticipées prévues en novembre 2011 et annonce de mesures sociales postélectorales qui auront un impact sur la situation budgétaire de 2012. Le Maroc sera ainsi contraint de recourir à l'emprunt international.

Côté algérien, le gouvernement bénéficie quant à lui du prix élevé du baril pétrolier, ce qui le met à l'abri de trop fortes turbulences sociales et politiques même si la grogne sociale est latente.

Il n'en demeure pas moins que le contexte nord-africain offre de nombreuses opportunités aux entreprises européennes qui pour maintenir une chance de développer ce marché prometteur doivent prendre des risques et faire le choix courageux d'accorder leur confiance à une région de la zone MENA en pleine mutation. Les choix qui ont été fait de soutenir l'Europe orientale et centrale devront être faits pour l'Afrique du Nord si l'UE veut préserver ses intérêts dans une région en plein regain géostratégique.