Sécurité de la Jordanie : l’équation énergie nucléaire & dessalement

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Dans un rapport d'analyse prospective sur les conflits liés à l'eau, l'US National Intelligence Council[1] a abordé le cas d'un des alliés stratégiques des Etats-Unis au Moyen Orient qu'est la Jordanie. Les analystes de la communauté de renseignement américain qui ont participé à cette évaluation jugent, à juste titre, que la sécurité en eau, la sécurité énergétique et la sécurité alimentaire de ce pays devraient sérieusement se dégrader d'ici à 2040.

L'appauvrissement des ressources en eau du Royaume de Jordanie représente en effet l'une des situations hydriques les plus inquiétantes de la région du Moyen-Orient. En 2010, le contexte de rareté des ressources en eau que connaît le pays avait déjà atteint un niveau critique avec une demande annuelle d'eau de 1,564 million M3, excédant des capacités d'alimentation estimées à 1,150 million M3[2].

Cette année, le niveau de stress hydrique du pays devrait atteindre son plus bas, avec 120 M3 d'eau douce par habitant et par an en termes de réserve, soit bien en deçà de la water barrier que le Pr. Malin Falkenmark a située à 500 M3, sous laquelle toute logique de développement économique et sociale d'un pays semble compromise.

D'autres pays que la Jordanie sont certes confrontés à des situations identiques. Citons dans la zone MENA, le Yémen, les Territoires Palestiniens, ou encore la Syrie. Néanmoins la particularité de la Jordanie est que le Royaume représente, depuis plus de trente ans, une zone de stabilité essentielle pour la région. Ce Pivotal State, comme aurait pu le qualifier Paul Kennedy, dispose il est vrai d'une attractivité forte dans un environnement régional en proie aux tensions et aux conflits.

Rappelons en effet que la Jordanie est une terre d'accueil de réfugiés, la plus importante du monde. La dernière vague massive en date provient de la Syrie voisine, touchée par une guerre civile et confessionnelle. Elle vient grossir les rangs, déjà très nombreux, de Palestiniens réfugiés dans la monarchie hachémite, que l'histoire politique des cinquante dernières années et l'apprêté des combats ont fait fuir leur terre d'origine. Ils étaient ainsi des milliers à rejoindre Amman au lendemain du premier conflit israélo-arabe en 1949, puis de la guerre des Six jours en 1967, et de la guerre du Golfe en 1991.

La guerre civile en Irak qui a suivi la chute de Saddam Hussein a également eu pour conséquence de faire d'une ville comme Amman, une des plus importante cité au monde en termes d'accueil de réfugiés. Il est en effet estimé que 25% des 1,1 millions d'habitants résidents dans la capitale jordanienne sont issus de pays frontaliers de la Jordanie, qui ont quitté leur pays en raison des violences et des discriminations qui y règnent.

Conséquence de cet afflux de populations nouvelles et de leur croissance démographique, la Jordanie est devenue l'un des pays les plus urbanisé avec 78 % de la population jordanienne de souche ou réfugiée qui vit dans des zones urbaines ; 71,5% étant concentrée à Amman, Irbid et Zarqa, zone populaire située en périphérie d'Amman.

Mais, en toute lucidité, le problème qu'il convient maintenant de poser est le suivant. La Jordanie n'est-elle pas à bout de souffle et est-elle capable de répondre aux besoins d'alimentation en eau de sa population et des réfugiés qui se rendent sur son sol dans l'espoir d'une vie meilleure et pacifiée ?

Jusqu'ici, pour alimenter Amman, le Royaume de Jordanie n'a eu de cesse de lancer de grands projets permettant d'accroître son offre en eau. Parmi ces ressources alternatives, citons l'exemple de Wadi Main qui était sans aucun doute prémonitoire du grand transfert d'eau entre Disi et Amman ; dernier projet en date du Royaume qui sera inauguré sur le premier semestre 2013.

Infilco-Degrémont a ainsi été commissionnée en 2004 pour construire sur la Mer Morte une usine de dessalement de 47 millions de m3/an destinée à traiter des eaux de surface issues des sources d'eau saumâtre de Wadi Main, Zara et Wadi Mujib. Celles-ci sont ensuite acheminées par une canalisation de 40 km jusqu'à Amman via six stations de pompages. Pour qui connaît la zone de la Mer Morte, et sa déclinaison par rapport à Amman, ce projet est un véritable challenge technique puisque la première station de pompage se situe à -342 m par rapport au niveau de la mer, et la dernière est à + 947 m avant d'arriver au réservoir d'Amman-Dabouq.

Mais l'acheminement de l'eau dessalée depuis Wadi Main ne suffisait à l'évidence pas à répondre aux enjeux de l'alimentation en eau de la ville d'Amman. Aussi, il a été question très tôt d'exploiter l'eau fossile de la nappe de Disi, située au sud-est du Royaume, à la frontière avec l'Arabie Saoudite et qui s'étend sur le territoire saoudien dans la région de Tabuk.

Ce projet démarré en 2009 devrait prochainement entrer en phase opérationnelle, mais avec six mois de retard. Son coût est estimé à un milliard de dollars. Une fois accompli, il acheminera 100 millions de m3 par an à l'agglomération du Grand Amman à partir de la nappe de Disi, dont les réserves estimées laissent penser que cette quantité d'eau annuelle pourrait être garantie dans les 50 années à venir.

Une conduite de 325 km permettra ainsi de transporter l'eau fossile de l'aquifère de Disi jusqu'à la capitale jordanienne. Cinq réservoirs (3 x 10 km3, 12 km3 et 15 km3) et deux stations de pompage seront présents sur ce parcours. Construit par le groupe turc de génie civil Gama, et opéré par le français Suez Environnement, le transfert Disi-Amman va s'imposer comme une infrastructure vitale du Royaume hachémite, essentielle pour la sécurité en eau de sa capitale.

Si sa pertinence ne fait pas de doute, ce projet comporte néanmoins intrinsèquement des réserves et des sources d'inquiétude.

Pièce stratégique du dispositif jordanien de lutte contre le manque d'eau de la capitale et des villes du Nord, cette artère essentielle à la vie va d'abord devoir être totalement sécurisée, tant les conséquences d'un acte malveillant seraient lourdes pour la population jordanienne.

Une fois opérationnel, ce pompage sur 325 kilomètres va également venir encore alourdir la facture énergétique du Royaume, sachant que la Water Authority of Jordan est déjà le premier client de l'électricité du pays avec 18% de la consommation nationale[3]. L'importance de l'eau dans la consommation énergétique de la Jordanie est du reste vraiment problématique quand on sait que la Jordanie importe 96% du fioul et du gaz nécessaire à l'alimentation de ses centrales électriques, et que le pays est particulièrement vulnérable aux variations de prix à la hausse. D'où un deuxième motif sérieux d'inquiétude.

Enfin, nul doute que l'Arabie Saoudite voisine, elle-même confrontée à une situation critique en matière d'alimentation en eau, va être très attentive aux quantités d'eau fossile qui vont être prélevées dans cette nappe transfrontalière, et saura le moment venu apporter des objections politiques et diplomatiques aux pompages jordaniens.

Aussi, dans le contexte précédemment évoqué, il nous semble urgent que la Jordanie, pays stratégique d'un point de vue politico-militaire pour la région, allié des Etats-Unis et continuellement ouvert à un dialogue construit avec l'Europe et Israël, puisse mettre en œuvre d'urgence, grâce à des financements internationaux, trois initiatives majeures.

D'abord, la réduction de ses pertes en eau dans ses grandes villes en général, et à Amman en particulier. Les taux de fuites avoisinent en effet les 40% à Amman, ce qui a pour conséquence une alimentation en eau des habitants uniquement de 36 heures par semaine en moyenne[4]. Cette réduction des NRW (Non Revenue Water) passe à l'évidence par un retour de la capitale jordanienne en gestion déléguée, via des contrats de management ou d'assistance technique passés à une entreprise privée, comme ce fût le cas jusqu'en 2007.

Ensuite, avec 501 millions de m3 consommés en 2010, l'irrigation représente encore 56% de la consommation des ressources en eau nationales. Pour répondre à cette pression supplémentaire sur les ressources, il est ici fondamental de permettre à l'agriculture jordanienne d'introduire de nouvelles technologies. Il est ici question de techniques d'irrigation intelligente consommant moins d'eau, mais également de réutilisation des eaux usées à des fins agricoles. En 2010, 24 stations de traitement d'eaux usées équipaient le Royaume, dont 88% des eaux usées traitées l'étaient par la seule station d'As Samra, construite et exploitée le français Degrémont, et dont l'extension de capacités de 45 millions de m3/an supplémentaire est prévue pour 2015[5].

Enfin, la sécurisation des ressources en eau jordanienne passe par un virage - ferme et définitif - en faveur du dessalement. Faire de la Jordanie un acteur du dessalement à partir d'Aqaba apporterait en effet nombre de solutions, tant pour assurer une masse d'eau complémentaire afin de satisfaire les besoins des villes du Nord, que pour des logiques de recharge artificielle de nappes (technique de plus en plus usitée dans les pays membres du Conseil de Coopération du Golfe, que la Jordanie a souhaité rejoindre) ou encore de réalimentation de la Mer Morte.

Mais là réside l'équation du problème, et celle-ci n'est pour l'heure pas encore résolue, car bien trop politique et stratégique. La raison en est la suivante : permettre à la Jordanie de devenir un acteur du dessalement, c'est de facto lui laisser l'opportunité de développer une filière de nucléaire civil sur son sol.

Dessaler 800 millions de m3/an qui permettrait d'alimenter Amman, ainsi que de créer de la vie là où il n'est pour l'instant qu'étendues désertiques dépourvues de toute ressources aquatiques, imposent en effet la construction et l'exploitation d'une centrale nucléaire d'un minimum de 900 MW.

Cette capacité nucléaire civile permettrait en outre de résoudre la spirale infernale de la facture énergétique que supporte la Jordanie, dépendante, rappelons-le, à 96% d'approvisionnements extérieurs. L'introduction d'énergie nucléaire en Jordanie aurait en effet le grand mérite de diminuer la part d'énergie primaire dans son mix énergétique, et de répondre aux besoins d'alimentation électrique grandissants, que les capacités de génération actuelle, estimées à 2,000 MW, ne peuvent d'ores et déjà pas satisfaire.

A la lecture des éléments présentés, il apparaît donc que la stabilité sociale et le développement durable de la Jordanie passent immanquablement par l'introduction du couple énergie nucléaire & dessalement ; sans quoi, ce pays, fondamental pour la sécurité de la zone, sera inévitablement confronté de fortes perturbations dans les mois et années qui viennent. Elles ont du reste commencé à s'exprimer au cours de novembre avec des manifestations de plus en plus nombreuses s'exprimant contre la hausse des prix énergétiques et le manque d'eau en zone urbaine.

 

Franck Galland est Directeur général d'Environmental Emergency & Security Services, cabinet d'ingénierie-conseil spécialisé en résilience urbaine et en préparation des opérateurs d'eau et d'énergie face aux crises majeures, Franck Galland a été directeur de la sûreté de Suez Environnement, et conseiller du Président pour les affaires méditerranéennes.

Franck Galland est spécialiste des questions stratégiques et géopolitiques liées à l'eau. Il est en particulier l'auteur de deux ouvrages remarqués, "L'eau : géopolitique, enjeux, stratégies", publié par CNRS Editions, en septembre 2008 ; et "Eau & conflictualités", paru chez Choiseul Editions, en décembre 2011. Il a également écrit plus d'une quarantaine d'analyses sur la problématique stratégique de l'eau dans des revues de relations internationales et de sécurité.

 


[1] Global Water Security, Intelligence Community Assessment, ICA 2012-08, Février 2012.

[2] Chiffres cités dans The State of Arab Cities 2012. Challenges of Urban Transition, Rapport d'UN Habitat, Page 78.

[3] Water in Jordan : Water security and protection, Eng. Ali Subah, Secretary General Assistant, Ministry of Water and Irrigation, Juin 2012.

[4] Amman looks to boost supply and plug the leaks, Global Water Intelligence, Vol 10, Issue 6. Juin 2009.

[5] Water in Jordan : Water security and protection, Eng. Ali Subah, Secretary General Assistant, Ministry of Water and Irrigation, Juin 2012.