L'eau en Syrie et Jordanie : constat et perspectives

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En regroupant 6,2 % de la population mondiale et seulement 1,5 % des ressources hydriques[1], la zone MENA représente la région de la planète où l'eau est la plus rare. Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) définit le seuil de pauvreté hydrique à 1,000 m3 d'eau par an par habitant. En dessous de ce volume moyen, le PNUD considère qu'un pays peut rencontrer des pénuries régionales régulières. C'est le cas de la zone Syrie-Jordanie dont la moyenne des ressources hydriques s'établit à 800 m3 d'eau par an par habitant, dix fois moins que la moyenne mondiale. On mesure ici l'ampleur du handicap pour ces deux pays qui, avec les Territoires palestiniens, forment le groupe le moins bien doté en eau du Levant.

Avec 1,300 m3 d'eau par an par habitant en moyenne sur son territoire en 2008, la Syrie devrait en principe pouvoir répondre aux besoins en eau de sa population. Ce n'est pourtant pas le cas.

Les trois grands cours d'eau qui traversent le pays, l'Euphrate et le Tigre au Nord-Est, l'Oronte à l'Ouest, constituent 70 % des réserves en eau renouvelable de la Syrie (46 % pour l'Euphrate, 4 % pour le Tigre et 20 % pour l'Oronte). Or ces fleuves prennent leur source à l'étranger, en Turquie pour les deux premiers et au Liban pour le troisième. La Syrie est donc dans un état de dépendance extérieure hors du commun pour son approvisionnement en eau.

De plus, les réserves en eau sont massivement reparties à l'Est et au Nord du territoire : sur la bande côtière, dans l'Anti-Liban, et le long de la frontière turque. Les grandes zones urbaines d'Alep et de Damas où les besoins sont les plus forts font face à des difficultés d'approvisionnement croissantes.

Sous le poids d'une augmentation rapide de la population (près d'un quart entre 2000 et 2010, passant de 16,51 millions d'habitants à 21,62 millions)[2], d'une urbanisation dynamique (44 % de la population syrienne est réparti entre Damas et Alep), et du développement économique, les besoins du pays sont en constante augmentation. Les réserves en eau totales du pays représentent 17 milliards de m3 en 2008 (11 milliards de m3 d'eau de surface et 6 milliards de m3 de ressources souterraines renouvelables), tandis que la demande atteint les 14,5 milliards de m3. Elle devrait atteindre 18 milliards de m3 par an d'ici à l'horizon 2020. Déjà en 2008, mis à part le bassin de l'Euphrate et des zones côtières qui connaissent un excédent, le déficit d'approvisionnement en eau pour le reste du pays atteint 2,3 milliards de m3…

En dépit de réserves a priori suffisantes, la pression sur les ressources en eau en Syrie est très forte. Il est impossible de ne pas lier la pénurie que connait le pays à la captation des ressources par l'agriculture, un secteur stratégique pour un pays qui souhaite conserver son indépendance alimentaire. 90 % des ressources hydriques sont ainsi consacrées à l'irrigation par inondation, méthode ancienne et dépassée, qui génère des pertes de l'ordre de 50 %. C'est donc pas moins de 45 % des réserves hydriques totales du pays qui sont ainsi gaspillées. Les besoins en eau subséquents entraînent des pompages illégaux, l'épuisement, la salinisation et la pollution des nappes phréatiques qui descendent à des niveaux inférieurs à leur capacité de régénération. C'est ainsi que la région du Nord-est syrien, jusque-là considérée comme le grenier à blé de la Syrie est en proie à des sécheresses dramatiques depuis l'été 2008. Elles ont provoqué une diminution de 40% des récoltes totales de blé et l'exode vers les grandes villes de 350 000 familles en 2010[3].

Ainsi, bien que la Syrie ne fasse pas partie des pays souffrant le plus du manque d'eau de la région MENA, sa situation hydrique se détériore rapidement et elle pourrait se retrouver en situation de grave pénurie d'ici à 2015.

La Jordanie de son côté est le 4e pays le moins bien pourvu en eau de la planète. Avec un peu moins de 150 m3 d'eau par an par habitant, seuls les Territoires palestiniens sont moins bien dotés au Moyen-Orient. Le Royaume, composé à 90 % de zones désertiques, connait une situation d'extrême pénurie.

Comme en Syrie, la répartition de l'eau est très inégale à l'échelle du territoire. Les précipitations sont en effet concentrées sur une étroite bande le long du Jourdain à l'Est du pays, et davantage au Nord de la Mer morte qu'au Sud.

La quasi-totalité des précipitations tombent entre décembre et mars, c'est-à-dire au moment où les besoins sont les moins importants ; surtout 92 % de cette eau est perdue par évaporation[4].

Près des deux tiers des besoins en eau sont concentrés dans la principale agglomération du pays : Amman qui regroupe près de 3 millions d'habitants, soit presque la moitié de la population du pays.

Comme en Syrie, la Jordanie est dépendante de ses voisins pour son approvisionnement. Le bassin de la rivière Yarmouk, plus grand réservoir d'eau du pays, représente 40 % de ses ressources totales. Ce bassin est alimenté par le Lac de Tibériade dont les réserves sont contrôlées à 85 % par Israël.

La capacité des eaux renouvelables en Jordanie est de 850 millions de m3 par an (693 millions de m3 d'eau de surface et 157 millions de m3 d'eau souterraine).

Des réserves fossiles, non-renouvelables et peu exploitées, existent à l'extrémité Sud-ouest du pays dans l'aquifère de Ram, proche de la frontière saoudienne. Le niveau de cette ressource est estimé à 125 millions de m3 par an pour les 50 prochaines années.

Le Royaume manque d'eau dans des proportions alarmantes : sur les 12 bassins d'eaux souterraines, 7 sont surexploités à un taux compris entre 135 % et 225 % du niveau permettant la recharge des aquifères. Sur l'ensemble du territoire ce taux atteint 126 %. Au total, le déficit était de plus de 600 millions de m3 d'eau en 2008. De fait comme en Syrie, les pompages légaux et illégaux des aquifères souterrains - parfois jusqu'à 250 m de profondeur - se multiplient. Cette eau douce fossile a été accumulée au cours des ères précédentes et est évidemment non-renouvelable.

La Jordanie est donc dans une situation de grave stress hydrique. La tendance est affolante si l'on considère l'augmentation démographique (la population devrait atteindre 10 millions en 2050 contre un peu plus de 6 millions aujourd'hui), l'urbanisation et les besoins liés au développement économique.

L'agriculture consomme les trois quart des ressources en eau jordaniennes et est responsable, pour les mêmes raisons qu'en Syrie, de près de 40 % de pertes.

Pour finir, les réseaux d'acheminement d'eau sont vétustes, les autorités constatent que la moitié de l'eau de canalisation est perdue en des points indéterminés.

Ainsi, en Syrie comme en Jordanie, en l'état actuel des choses et en dépit d'une mobilisation assez forte des autorités sur ce sujet, la pression sur les ressources hydriques devrait s'aggraver.

D'ici à 2025, les réserves pourraient atteindre le niveau très bas de 417 m3 d'eau par an par habitant en Syrie et de 122 m3 en Jordanie[5]. Le XIe plan syrien 2011-2015 et le National Agenda jordanien (2006-2016) prévoient tous deux une aggravation des tensions sur les ressources sur les périodes considérées malgré l'augmentation générale des dépenses dans ce domaine. La situation que connait la Syrie est pour l'heure moins grave qu'en Jordanie mais les tendances sont convergentes à terme.

Les autorités, aidées par les bailleurs de fonds internationaux (AFD, GTZ, JICA, BEI, USAID, FKDEA…), entendent répondre à ces défis en développant le recours aux ressources non conventionnelles telles que le traitement des eaux usées, le dessalement des eaux de mer ou saumâtres, l'importation ou l'adduction d'eau d'un endroit à l'autre du territoire.

Les bénéfices attendus de l'usage de ces méthodes sont considérables pour ces deux pays. À titre d'exemple, la réutilisation des eaux usées pour l'irrigation en Jordanie permettrait l'adduction de 50 % d'eau supplémentaire vers Amman.

Il est évident qu'à l'heure actuelle, la mise en place d'une politique de respect strict des ressources et de rationalisation de la demande en eau en amont n'est plus suffisante pour garantir les ressources hydriques futures des deux pays.

En Syrie comme en Jordanie, l'eau est le défi majeur des 20 prochaines années. Les grands projets d'assainissement s'imposent comme une solution incontournable à la pénurie d'eau dans la zone Syrie-Jordanie et comme la garantie indispensable à leur développement économique et social futur.

 

[1] L'essentiel des chiffres avancés dans cet article sont tirés de : Le secteur de l'eau et l'assainissement en Syrie, Jordanie, Territoires palestinien, Ubifrance, 2009, ouvrage co-rédigé par l'auteur sous la direction de Sylvie Sturel.

[2] Source Banque mondiale, 2011.

[3] Cyberpresse.ca avec l'AFP, Éprouvés par la sécheresse, des syriens migrent vers les villes, 21 juin 2010.

[4] Source FAO 2010.

[5] Georges Mutin, L'eau dans le monde arabe, Ellipses, 2000.