Guerre de l’information autour du Nil

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Des personnalités politiques réunies pour consultation par le Président Morsi, le 3 juin dernier, ont laissé libre cours à leur imagination pour répondre à une menace jugée imminente pour la Nation égyptienne : la construction du barrage hydroélectrique Renaissance sur le Nil Bleu en territoire éthiopien.

Chacune des personnalités présentes y aura été de ses conseils en matière de réponse à ce qui est perçu comme une agression politique de l’Ethiopie, qui contrôle les sources du Nil Bleu depuis le Lac Tana et dont le cours baigne 45% de son territoire. Il a ainsi été proposé au Président Morsi de faire valoir la voix de l’Égypte par une offensive diplomatique et culturelle régionale. Il a aussi été clairement question de manœuvres clandestines visant à déstabiliser l’Éthiopie par un soutien à des mouvements insurrectionnels, à une action des services de renseignement égyptiens depuis des territoires hostiles à l’Éthiopie comme Érythrée ou la Somalie, et même à une opération d’intoxication montrant que l’Egypte se donnait les moyens militaires d’intervenir pour stopper les projets éthiopiens.

La conclusion apportée par Mohammed Morsi à ces échanges est venue trancher avec les opinions offensives exprimées précédemment ; le Président égyptien soulignant qu’aucune action de la sorte ne saurait être envisagée. L’Égypte restait animée de sentiments pacifiques et fraternels envers ses voisins de l’amont du Nil, Soudan et Ethiopie, mais se devait d’être particulièrement vigilante quant à la déperdition de la moindre goutte d’eau.

Ces échanges de vue sont visibles depuis le 5 juin sur YouTube et ont reçu plus 42,000 connections à ce jour. Un habile montage montre que ce meeting était retransmis en direct et que tous les participants n’étaient pas forcément au courant que des caméras tournaient lors de leur intervention ; l’un d’eux feignant même d’être pris en défaut et s’excusant presque de ses propos.

New York Times en tête, la presse internationale a relayé cette bévue et ce qui s’apparente à une véritable bourde de la Présidence égyptienne. Un véritable conseil de guerre aurait donc été diffusé en direct à l’insu de certains de ses membres. L’Égypte du Président Morsi manquerait-elle à ce point de professionnalisme ?

Peu crédible, voire pas crédible du tout. Au contraire, les médias qui nous servent cette version officielle seraient bien inspirés se pencher sur Le Livre des Ruses, ou la Stratégie Politique des Arabes, ouvrage qui n’a rien à envier au Prince de Machiavel [1].

Car, dans l’exercice qui nous est ici proposé, le Président Morsi et les personnes présentes à ses côtés ne sont pas les victimes d’une intrusion médiatique imprévue dans une réunion confidentielle, mais plutôt les habiles tacticiens et utilisateurs d’une arme médiatique moderne qui représente un nouvel acte de la guerre de l’information que se livrent Egypte et Ethiopie au sujet du Nil.

Pour l’Éthiopie, avide de modernité et devant répondre à des impératifs économiques et démographiques hors normes, le fleuve doit accueillir des ouvrages essentiels à l’alimentation électrique et en eau de ses 120 millions d’habitants attendus pour 2025. Pour Le Caire, le Nil correspond à 98% des ressources en eau des Égyptiens, et sur ses rives habite 95% d’une population égyptienne qui atteindra également les 120 millions de personnes mais en 2040.

 

L’équation est là. A la fois simple et compliquée.

Sa solution passe par une révision des accords de 1959 par lesquels 55,5 km3 des eaux du Nil vont à l’Égypte et 18,5 km3 au Soudan, et par l’abrogation d’une vieille tradition qui arroge aux seules nations soudanaises et égyptiennes un partage des eaux d’El Bahr (le fleuve en langue arabe), qui remonte à l’époque où la Grande-Bretagne était la puissance tutélaire de la région. En se référant ainsi aux traités ante, les deux pays aval du fleuve ont donc jusqu’ici exclu de facto les pays de l’amont d’une utilisation des eaux du Nil répondant à leur besoins grandissants.

Ethiopie en tête, ceux-ci sont de plus en plus nombreux à demander un changement profond et la fin d’une situation qui n’a que trop durer. Le 14 mai 2010, quatre pays d’Afrique de l’Est (Ethiopie, Ouganda, Rwanda, Tanzanie), rejoints ensuite par le Kenya, puis la République Démocratique du Congo et le Burundi, s’étaient déjà réunis à Entebbe pour aboutir à la signature d’un accord qui réclamait un nouveau partage des eaux du Nil. Égypte et Soudan étaient (on aurait pu s’en douter) les grands absents de ces rencontres, que l’édition du 11 mai 2010 de l’Egyptian Mail n’avait pas manqué de qualifier en grand titre de « coup de poignard dans le dos » (stab in the back).

En s’engageant, le 28 mai dernier, dans une déviation des eaux du Nil pour construire son barrage Renaissance qui fournira au pays une capacité de 6,000 MW, l’Éthiopie a à nouveau provoqué une tempête médiatique qui s’exprime au Caire comme à Karthoum.

Elle s’est accompagnée de cette video de 6,54 minutes postée sur YouTube. Mais cette mise en scène - car ce film doit être interprété comme tel - est un message clair et précis adressé par la Présidence égyptienne.

Le Président Morsi, les Frères Musulmans et les représentants de partis politiques - y compris d’opposition - qui s’expriment dans cette réunion filmée, font, fort habilement, part du champ des possibles en matière de contre-information, de subversion et de contre-ingérence. Autant de menaces non dissimulées envers les projets éthiopiens, de surcroît une nouvelle fois perçus comme soutenus par Israël et les Etats-Unis.

Et même si le Président Morsi se veut à la fin rassurant, il n’en reste pas moins que sa conclusion, qui s’adresse tant au peuple égyptien qu’aux décideurs éthiopiens, a des accents solennels, qui montrent que l’Egypte ne peut - et ne pourra - laisser les projets éthiopiens être menés à leur terme.

La prophétie d’Anouar el-Sadate, qui disait que l’Égypte ne renterait plus jamais en guerre sauf pour l’eau, serait-elle en train de se réaliser ?

 

[1] « Le Livre des Ruses. La stratégie politique des Arabes ». Traduit de l’Arabe à partir de manuscrits originaux par René R. Khawam.