Politique monétaire des États du Golfe : la parité avec le dollar a-t-elle encore un avenir ?

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Affaiblis par d’importants déficits qui ont amené Standard and Poor à dégrader sa note d’emprunteur souverain, un taux de chômage élevé, une croissance atone et un processus politique bloqué ne permettant pas de prendre rapidement des décisions importantes, la suprématie économique des États-Unis semble contestée.

Alors même que certains analystes prédisent que le cours du dollar américain risque de se déprécier à l’avenir, il apparaît légitime de s’interroger sur le maintien de la parité que certains des États du Moyen Orient ont établi avec le dollar américain. En effet, cinq des six membres du Conseil de Coopération du Golfe – l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis, le Qatar, Oman et Bahreïn – observent un ancrage monétaire avec le dollar. De son côté, le Koweït utilise un panier de devises, fortement indexé sur le dollar, pour définir la valeur de son dinar sur le marché des changes.

Aujourd’hui, la pertinence d’un tel ancrage peut être critiquée. Les opposants au maintien de cette parité soutiennent que, le dollar se dépréciant, à chaque achat d’un produit fabriqué à l’étranger, les consommateurs des États du Golfe importent de l’inflation. Ils se réfèrent en cela à l’inflation que connurent ces pays lors de la dernière période de faiblesse prolongée du dollar en 2007-2008.

L’existence d’une parité avec le dollar peut également être vécue comme une perte d’autonomie dans la détermination de la politique monétaire de chacun de ces pays. En effet, chaque décision économique doit largement refléter les actions de la Réserve Fédérale Américaine (FED) notamment en matière de fixation des taux d’intérêt. La politique monétaire décidée par la FED peut ne pas toujours être la mieux adaptée aux besoins des États du Golfe. Alors, pourquoi la maintenir ?

Certains y voient la pression de Washington qui serait le principal bénéficiaire du maintien d’un tel ancrage. En revanche, le Trésor américain a tendance à préférer le régime de change flexible, en particulier pour des pays tels que ceux du Golfe dont la balance des transactions courantes est, en général, excédentaire. Des taux de change flexibles permettent, en effet, que les monnaies des pays excédentaires s’apprécient au fil du temps, rendant ainsi les produits américains relativement plus attractifs sur les marchés des pays du Golfe.

De plus, l’idée que la parité imposerait aux États du Golfe d’investir leurs réserves de changes en bons du Trésor américain ne reflètent pas non plus la réalité. Les États, dont la monnaie est liée ou non au dollar, n’ont souvent pas d’autre choix que de déployer leurs fonds sur les marchés financiers américains car ceux-ci sont les plus importants et les plus liquides au monde.

L’argument de « l’inflation importée » n’apparaît pas également totalement fondé. Malgré leur manque de contrôle sur la fixation des taux d’intérêt, les banques centrales des États du Golfe ont démontré leurs capacités à influer sur leur politique monétaire en modifiant les réserves obligatoires requises des banques et en plaçant leurs dépôts auprès de banques locales. Un changement de régime des changes serait peu susceptible d’attiser l’inflation dans ces pays dans la mesure où les importations de la région proviennent principalement des États-Unis et des économies liées aux dollars.

À l’inverse, l’abandon du dollar américain comme monnaie de référence pour les échanges pétroliers auraient pour effet de perturber l’économie américaine. Avec une consommation mondiale annuelle évaluée à plus de 30 milliards de barils, chaque année des milliards de dollars changent de mains au travers des échanges pétroliers. Les États-Unis se trouvent ainsi en position centrale du fait de leur capacité à imprimer et à prêter des dollars aux acteurs qui en ont besoin pour s’approvisionner en carburant.

Toutefois, la tarification des flux d’hydrocarbures en dollar est peu susceptible de changer à terme, pour essentiellement deux raisons. Premièrement, les devises sont évaluées en termes relatifs et non absolus. Si le dollar connaît des difficultés, les principales monnaies mondiales comme l’euro et le yen ne sont pas au mieux. En bref, il n’existe aucune alternative viable au dollar à l’heure actuelle.

À cela, il convient de rajouter l’absence de volonté des Européens et des Japonais d’imposer leurs monnaies comme devises d’échanges du pétrole. Cela risquerait, en effet, d’entraîner une appréciation de la valeur de ces devises, liée à un surcroît de demande de ces monnaies sur le marché des changes, qui à son tour affecterait la capacité à exporter de ces pays.

Sur la base des conditions économiques actuelles, et tant que la majorité des revenus des pays du Golfe proviennent des hydrocarbures dont le prix est libellé en dollar, la poursuite de la parité actuel semble aller de soi. Le maintien du statu quo monétaire semble ainsi basé sur une évaluation réfléchie des intérêts économiques nationaux et ne reflète pas forcement une déférence excessive à l’égard des États-Unis à une période où les relations politiques entre Washington et le Golfe se sont quelque peu refroidies.

En dehors du Conseil de Coopération du Golfe, une soixantaine d’autres pays ont un ancrage monétaire avec le dollar. En l’absence de catastrophe majeure qui affecterait le dollar, le billet vert restera au cœur de l’économie mondiale pour encore quelque temps.